Castoriadis – L’imaginaire social ou la création d’un monde commun de significations

L’usage du terme d’institution par Castoriadis ne se limite pas uniquement à ce qu’il désigne dans son sens courant (école, sécurité sociale, tribunal, église, etc.…), mais englobe plus largement l’ensemble des manières-d’être instituées d’une société, considérant ainsi les langues ou les structures familiales comme des institutions, d’ailleurs parmi les plus fondamentales. Ces institutions sont dans cette optique inséparables des « significations imaginaires » spécifiques à chaque société, en tant qu’elles en sont les « incarnations »ou matérialisations dans le monde social; et ces significations imaginaires sont pensées par Castoriadis comme l’ensemble des mises en sens effectuées par l’imaginaire social, qui se déploie au sein des collectif d’individus, et à la condition duquel il peut y avoir individu et société.

Les significations imaginaires sociales sont donc définies par Castoriadis comme des créations justement en tant qu’elles sont de l’ordre de l’imaginaire. Néanmoins, étant donné qu’il admet l’impossibilité pour la psyché de créer par et en elle-même ce type de significations si elle n’est pas préalablement socialisée, alors d’une part nous devons admettre une dimension de l’imaginaire radical, comme puissance de formation et d’organisation du monde, qui soit propre au mode d’être du social, et d’autre part nous nous trouvons confrontés au problème de l’émergence de la société, celle-ci supposant l’individu qui lui-même suppose la société…

L’entreprise philosophique de Castoriadis consiste alors à définir un nouveau type d’être, le social-historique, proposant ainsi une extension de l’ontologie, non plus limitée « à trois types d’êtres, la chose, la personne et l’idée »1, mais considérant « l’émergence d’une nouvelle forme ontologique […] et d’un nouveau niveau et mode d’être »2, celui de la société comme « création d’elle-même, autocréation ».

Tout d’abord, il faut bien prendre en compte que l’institution du sens3 n’est pas une modalité particulière du social, mais représente ici ce qui fait qu’il y a société et individus : la psyché réclame du sens, exige une compréhension et une certaine cohérence entre les significations qui lui sont proposées, et ce à quoi la réalité la confronte. Cette mise en sens du monde ne peut se faire pour la psyché que moyennant un imaginaire social, dans lequel elle pourra puiser et investir des significations sociales comme source de plaisir moyennant la faculté de sublimation, sans quoi la psyché resterait isolée, autistique, ne pouvant donc aboutir à un individu social4. L’imaginaire social apparaît donc comme consubstantiel à toute société, et toute société doit répondre aux exigences de sens émanant de la psyché ; ainsi, « l’institution de la société est institution de significations imaginaires sociales qui doit, par principe, conférer sens à tout ce qui peut se présenter, “ dans ” la société comme “ hors ” de celle-ci »5. C’est par cet imaginaire social, qui surgit au sein «des collectifs anonymes », qu’il y a un « espace de représentations participées par tous ses membres »6, cet espace renvoyant aux significations imaginaire sociales, qui font être « les choses comme telles choses »7, qui créent un monde propre, « sont ce monde »… L’imaginaire social est donc une puissance de création – non pas, certes, création de matière, ou de quelconque éléments physiques, mais d’eidos, de sens. Elle est puissance de formation et d’organisation du monde et des individus la composant, non réductible aux psychés car émanant nécessairement d’un collectif (par exemple, un mot ne peut exister en tant que tel qu’à la condition d’être partagé par un collectif…). Et Castoriadis va jusqu’à affirmer que c’est à la condition de cette création, donc de l’existence de la société, qu’il y a pour l’humain « de la pensée et de la réflexion ». En effet, si pour notre penseur la psyché constitue elle aussi une condition essentielle de l’effectuation de ces activités mentales, elle ne suffit pas par elle-même à permettre leurs existences, en tant que pensée et réflexion impliquent l’usage de significations (et donc d’un langage) et d’une logique, impossible sans une rupture de la structure monadique de la psyché… Autrement dit, l’investissement de significations et d’institutions communes – à commencer par un langage spécifique, une représentation de soi, des autres, de sa société et du monde – est le support à partir duquel l’individu sera à même de s’exprimer, de penser et de réfléchir.8

La société représente en ce sens un nouveau type de pour-soi : non plus celui de la psyché ni même celui de l’individu (comme psyché socialisée) considérés en eux-mêmes, mais celui constitué par l’ensemble de significations et d’institutions les incarnant. Et il s’agit bien d’un ordre spécifique du pour-soi, au même titre et pour les mêmes raisons qu’il s’agit d’une (auto-)création renvoyant à ses modalités propre : chaque société établie pour elle-même un monde sensé et suffisamment cohérent (dans son organisation interne et quant aux phénomènes qui se présentent à elle), et ce monde, composé de significations communes, de représentations et d’institutions chaque fois spécifiques et inextricablement liées entre elles, est une création ex-nihilo de sens corrélatif à une visée qui lui est propre – ce qui ne signifie pas, ainsi que le répète Castoriadis, création « cum nihilo » ni « in nihilo »9. Une société ne perdure qu’à la condition d’une certaine efficacité de ses institutions et croyances quant à sa reproduction et à la reproduction des individus en général – ce qui suppose une compréhension/formation du monde, et des pratiques sociales (qui en découlent) suffisamment adéquates aux conditions objectives de survie des individus dans leurs environnement10 ; par exemple, un investissement minimal de l’hétérosexualité, ou bien la reconnaissance et la connaissance de ce qui est comestible ou toxique, inoffensif ou dangereux, etc.… Ne serait-ce qu’en cela, l’autocréation de la société ne peut être pensée comme une création qui partirait absolument de rien, libre de toute réalité ou de toutes conditions (externes et internes : monde “réel” et mode d’être propre de la psyché) ; elle n’en n’est pas moins création, en tant qu’elle pose des significations qui ne sont pas, pour Castoriadis, ni existantes en dehors du social-historique, ni simplement déductibles des contraintes et conditions dans lesquelles elles surgissent. Les institutions et les significations sociales propres à chacune des sociétés sont en cela des « créations libres et immotivées du collectif anonyme concerné »11, en tant qu’elles ne sont « ni productibles causalement ni déductibles rationnellement »12, ce qui revient à s’opposer directement aux théories rationalistes, déterministes, fonctionnalistes ou encore structuralistes concernant la société.

Cette opposition, reposant donc sur l’idée d’un imaginaire social comme puissance créative des collectifs anonymes, Castoriadis l’argumente tout d’abord à partir de la variété presque infinie de ces mises en sens opérées par l’imaginaire social des sociétés, se déployant ainsi chaque fois de manière singulière. Cette pluralité de créations par les différents collectifs anonymes, dont ont surgit les multiples sociétés humaines, semblent en effet témoigner de l’absence de déterminations autres que celles déjà évoquées (qui peuvent être considérées comme causes nécessaires, mais non pas suffisantes) quant aux types et aux rôles des significations instituées. Si la société ne peut se créer qu’en « s’étayant sur la première strate naturelle », cet étayage n’est pas en lui-même déterminé13, et donne effectivement lieu à autant de création de monde qu’il y a de sociétés. Chacune d’entre-elles doivent certes répondre aux questions de leurs identités, de leurs rapports au monde ou encore de leurs valeurs et de leurs besoins, etc., mais chacune le fait à sa façon. Dans cette perspective, constamment défendue et développée par Castoriadis, il n’y pas de lois universelles régissant les sociétés ou de fonctions déterminant l’apparition des diverses institutions dans leurs spécificités propres. À l’inverse, chaque société créée et pose sa fonction et ses lois, c’est-à-dire s’auto-définit, en posant chaque fois ses finalités propres (respecter la tradition des ancêtres ; rendre hommage au dieu Soleil ; obéir au Dieu de Moise ou des Chrétiens ; augmenter sa capacité de production de biens de consommations, etc.…) et ses moyens de leurs mises en œuvre (rituels, temples, entreprises capitalistes…)14. Il n’est donc pas possible selon Castoriadis d’expliquer entièrement les institutions à partir de leurs fonctions, du rôle qu’elles jouent au sein des sociétés, et cela puisque ces fonctions et leurs fins elles-mêmes ne dépendent pas d’une nature humaine, de conditions environnementales, ou d’un déterminisme historique, mais constituent le noyau central généralement inquestionné des significations imaginaires instituées, qui représente par là même une des créations sociales les plus déterminantes, « l’institution première de la société [qui] s’articule et s’instrumente dans des institutions secondes »15. Autrement dit, la finalité (et le sens) que se donne globalement une société à elle-même et autour de laquelle sont construites les autres significations et institutions, ne correspond pas à un besoin et ne répond pas aux problèmes qui se poseraient à toute société16, mais est essentiellement posée arbitrairement par chaque société comme ce qui constitue la valeur, le sens et le but de l’existence du collectif, et ainsi sa “fonction” et son “problème”.

Pour résumer, si toute société doit nécessairement recouvrir la dimension chaotique du monde afin de lui conférer une signification, qui elle-même donnera sens à l’existence (et à la mort17) humaine pour les individus considérés, Castoriadis estime que le nombre indéfini de façons dont les sociétés peuvent s’instituer et qui ont été manifesté au cours de l’histoire humaine nous permet de penser que rien ne prédétermine ou ne surdétermine, en dehors de l’exigence d’une certaine efficacité en terme de satisfaction des besoins biologiques, la manière dont chaque société pose le monde comme problème et résout pour elle-même ce problème – toujours implicitement posé par le social-historique de par l’existence même de “réponses” d’une part (significations sociales et institutions), et par la psyché d’autre part.

Cette conception de la société comme auto-création renvoie directement à la distinction régulièrement invoquée par Castoriadis entre le « nomos » et la « phusis », établie à l’origine par les penseurs de l’antiquité grecque. Le nomos désigne chez lui la création émanant de l’imaginaire social, c’est son « institution/convention », ses normes ou, en un sens général, sa loi, « ce sans quoi les êtres humains ne peuvent pas exister en tant qu’êtres humains, puisqu’il n’y a pas de cité, de polis, sans lois, et qu’il n’y a pas d’être humain en dehors de la polis, de la cité, de la collectivité/communauté politique »18. Le nomos concerne donc les significations et institutions sociales. La  phusis  renvoie elle à ce qui est de l’ordre de la déterminité, et s’oppose ainsi au nomos lorsque l’on considère celui-ci comme création, et donc indétermination irréductible. Par conséquent, ce à quoi Castoriadis s’affronte au travers de cette re-conceptualisation de la société comme dimension spécifique de « l’Être/étant total », strate irréductible du réel et essentielle à l’existence d’humains tels que nous les connaissons, c’est finalement à l’idée de l’existence d’une « phusis du nomos ». En d’autres termes, il s’attache à montrer que le nomos est uniquement l’œuvre des humains (plus précisément des sociétés humaines), et que ceux-ci ne sont pas prédéterminés dans la manière dont ils le créeront, « la seule “norme”consubstantielle à la phusis de l’homme [étant] qu’il ne peut pas ne pas poser de normes »19. Il n’y a donc pas « d’ousia humaine » à proprement parler dans le cadre de cette philosophie, et les différentes normes auxquels les hommes se plient et par lesquels ils existent n’ont par conséquent pas d’autre origine que les sociétés elles-mêmes… Ces normes, lois et conventions, n’ont donc rien ou presque de naturelles ou de rationnelles ; elles ne sont ni immanentes, ni transcendantes, ni le fruit de la dialectique historique ni non plus le résultat d’une aspiration commune de paix impliquant la cœrcition des instincts bestiaux20 – elles sont des créations de l’imaginaire social renvoyant à l’émergence de l’humain comme être inséparable de son collectif, du social-historique. Les normes, conventions, et plus largement les sociétés dans leur globalité ne sont pas explicables de manière strictement objective et “extérieure”, mais réclament pour être réfléchit d’être aussi considérées de leurs points de vue propres – les normes sociales correspondent à des positionnements de déterminations et de fins spécifiques irréductibles à des déterminations externes à la société, et demeurent donc incompréhensibles si l’on tente d’éliminer la composante arbitraire (irrationnelle et immotivée, « surnaturelle ») de toute mise-en-sens d’une réalité en elle-même dépourvue de significations.

Par conséquent, si l’institution de la société est toujours création et institutionnalisation d’un nomos, cette création signifie que « l’étant humain […] crée, fait surgir, son propre eidos de façon “non naturelle” et sans que cet eidos se trouve déjà dunamei (dans ses potentialités), déterminé »21 ; ce qui revient déjà à montrer en quoi Castoriadis défend une conception où il n’y a pas de Vérité absolue22, ni en ce qui concerne la société, ni, a fortiori, pour l’humain, relativement à un devoir-être. En effet, nous voyons maintenant clairement que l’humain est pensé dans le cadre de cette ontologie comme doublement irréductible à une quelconque déterminité englobante : d’une part en tant que psyché, d’autre part en tant qu’individu fabriqué par le biais de l’imaginaire social institué, lui-même posé de manière en partie arbitraire et indéterminée, et plus encore, indéterminé dans son devenir…


Notes et références

1 Les carrefours , t.3, p316

2 Les carrefours …, t.3, p319

3 L’institution de la société est avant tout institution de signification imaginaires sociales, et donc élaboration/création de sens valant pour les individus qui la compose.

4 En effet, la rupture de la clôture monadique, comme nécessité pour le nourrisson de rompre la résorption phantasmatique du monde à son désir, du Tout à Soi, implique l’existence d’un monde de significations comme support et substrat de l’activité sublimé…

5 Les carrefours …, t.2, p457

6 Les carrefours …, t.2, p471

7 Les carrefours …, t.2, p457, voire aussi p 463

8 Les carrefours … t.5, p317

9 Le sens, au même titre que « l’information », est ici pensé comme création ex nihilo en tant qu’inexistant en tant que tel “dans la nature” : il est émergence de nouveauté irréductible (logiquement) au Réel, quand bien même il ne peut avoir lieu qu’à condition de ce réel… Voir : Les carrefours … t.5, p22

10 Ibid.

11 Les carrefours … t.5, p321

12 Ibid.

13 Cette étayage implique par ailleurs que toute société doit toujours instituer une « logique identitaire-ensembliste », de même qu’elle « est impossible […] sans l’institution du legein (du distinguer-choisir-poser-rassembler-compter-dire) » (L’institution, p335). Autrement dit, cela signifie que l’indétermination de l’institution du sens par les diverses sociétés est elle-même conditionné, et ne peut donc “faire n’importe quoi”…Voir L’institution…, partie V.

14 L’institution, p222

15 C. Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, tome 6 : Figures du pensable, Paris, Editions du Seuil, collection « La couleur des idées », 1999, p124

16 « La société est humaine, et non pas pseudo-“société animale”, pour autant qu’elle pose des normes dans et par l’institution, que ces normes incarnent des significations, et que leur mode d’être et de conservation ne possède aucun substrat biologique spécifique, ni ne répond à des “fonctions”, à des “adaptation”, à des “apprentissages” ou à des “problèmes à résoudre”.» (souligné par moi), Les carrefours… t.5, p30

17 Sujet et Vérité…, p.141-149

18 Figures du pensable, ,  p.119

19 Les carrefours … t.5, p.30

20 Les différentes causes que nous pouvons attribuer à l’émergence de sociétés ou à leurs transformations ne sont pas définitivement excluent de la réflexion Castoriadienne, mais sont considérées comme insuffisantes et/ou mystificatrices dans la mesure où elles prétendent pouvoir expliquer et enfermer le social-historique au sein de leurs théories, occultant ainsi l’idée de création et d’imagination.

21 Les carrefours … t.5, p.27 ; voir aussi Les carrefours …, t.3, p.334

22 Les carrefours … t.5, p.29: « il n’y a aucun contenu de ces normes qui se laisse dégager comme effectivement universel »


Cet article appartient à la première partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, concernant « L’imaginaire radical : Vie, psyché, individu et imaginaire social », comporte les articles : L’imagination du vivantImagination et psyché humaineSocialisation de la psyché et sublimation: la fabrication de l’individu par la société.L’imaginaire social ou la création d’un monde commun de significationsLe social-historique, ou la société comme auto-création et auto-altération

 

Publicités

5 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s