répression

La dictature du progrès – le recours à la violence (perspectives révolutionnaires 2)

« L’accélération technologique est l’autre nom de l’expansion totalitaire. La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »

Pièce et main d’œuvre, Terreur et possession, enquête sur la police des populations à l’ère technologique

« Aussi longtemps que les puissances établies utiliseront la violence contre nous, contre nous qui sommes dépourvus de tout pouvoir, nous qu’elles ont à dessein privés de pouvoir — en menaçant de transformer les régions où nous vivons en champs de ruines contaminés ou bien en y construisant des centrales nucléaires « inoffensives » — ; aussi longtemps qu’elles chercheront à nous dominer, à exercer une pression sur nous, à nous humilier ou à nous anéantir — ou tant qu’elles se contenteront simplement d’avoir la possibilité de nous anéantir (un tel « simplement » suffit bien !) —, nous serons obligés de renoncer à notre renoncement à la violence pour répondre à l’état d’urgence. »

Gunther Anders, La fin du pacifisme

S’il ne fait plus entièrement recette du côté de l’opinion publique, l’idéal et le fait du « progrès » techno-scientiste constituent une dimension essentielle des dynamiques économiques et étatiques contemporaines1, et l’orientation de plus en plus manifeste de cette reconfiguration technologique du gouvernement nous oblige à considérer le risque d’une régression historique vers un en deçà de la démocratie représentative. Régression, ou plutôt déni démocratique2 certes depuis toujours effectif pour ce qui concerne la façon dont le déploiement et la pénétration des nouvelles technologies au sein de nos sociétés se font indépendamment, et souvent à l’encontre de l’avis des populations. Régression, et risque de régression radicale, pour ce qui concerne l’évolution et le déploiement d’un certain type de technologies au sein des dispositifs gouvernementaux de contrôle, de gestion, et d’encadrement (à l’occasion violemment répressif) des populations. Ces deux dynamiques s’articulent dangereusement : l’imposition de technologies aux effets potentiellement ou manifestement catastrophiques engendre des résistances, et celles-ci « justifient », entre autres choses, le renforcement des technologies policières. Reste à espérer que, de plus en plus souvent, la résistance populaire articule les luttes contre la colonisation économique de nos existences à celles s’opposant à l’autoritarisme et la violence de l’État policier. (suite…)

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La crise des idées au pouvoir – perspectives révolutionnaires (1)

Avec l’essor des libertés formelles, de la pseudo-égalité politique et juridique, de la libéralité des mœurs et de l’organisation des divergences d’opinions caractérisant le capitalisme libéral, le gouvernement des esprits, des idées ou de « l’opinion publique », comme mode de domination à la fois exigé par ces acquis libéraux et facilité par les dispositifs institués à travers lesquels ils se formalisent, apparaît comme l’instrument privilégié et jusque là terriblement efficace d’une reproduction de la structure de classes des sociétés capitalistes modernes, d’autant plus efficace que celle-ci se dissimule en tant que telle, jusqu’à être apparemment parvenue à dissoudre les classes elles-mêmes comme représentations symboliques1. Partant, la soumission des individus aux systèmes de relations qui leur dictent les attitudes attendues semble dépendre d’une assimilation idéologique et psychologique, non pas simplement des réquisits énonçant l’endroit de la position qu’ils doivent tenir et la façon dont ils doivent la tenir, que des raisons pour et par lesquelles ces réquisits peuvent être déduits par les individus eux-mêmes comme ce qu’il est normal et préférable de faire. De fait, ces « raisons » sont, probablement plus encore que les dispositifs pratiques de discipline et de contrôle qui sécurisent traditionnellement l’environnement social du capital, les armes grâce auxquelles s’effectue le dressage des individus comme membres conformes d’une communauté qui n’a plus rien à se partager, à qui il ne reste plus rien de commun en dehors de leur participation directe ou indirecte à la production marchande2. Et il n’y a rien d’original à constater que la plupart de ces « raisons » s’agencent au mode d’expression dominant du conformisme qu’est aujourd’hui encore l’égoïsme, ainsi devenu une sorte d’ethos ou d’habitus globalement partagé au sein de nos sociétés, rendant chacun indifférent aux autres si ce n’est justement en tant qu’Autres, concurrents, moyens pour ses propres fins. L’égoïsme agit chez beaucoup comme une justification pseudo-pragmatique suffisante de leur coopération contrainte au désordre social, alors même qu’il fonctionne comme un instrument essentiel de leur domination : en tant qu’il dresse chacun contre tous, l’égocentrisme abolie les solidarités à partir desquels un individu peut véritablement exister comme individu, c’est à dire comme être social, et par conséquent dresse aussi chacun contre soi-même, contre ses propres forces d’existences, lors même qu’il prétend à des effets exactement contraires. Mais si la production sociale des subjectivités complices et consentantes à leur propre avilissement et abrutissement est depuis longtemps l’élément indispensable d’une perpétuation du mouvement d’inégalisation et d’artificialisation des modes d’existences et de ce par quoi nous sommes sensés nous estimer libre et heureux, il semble cependant que cette dynamique de production quasi industrielle d’imbéciles heureux, ou tout du moins d’idiots résignés3, réclame une intensification croissante des dispositifs d’assujettissement aux normes du raisonnable, en réponse à l’affaiblissement progressif de leur force d’évidence, et donc de leur capacité à produire des individus satisfaits de leur situation et de la situation économique et sociale. Cette désaffection croissante à l’égard des mécanismes d’attribution des positions sociales et des logiques et pratiques sociales par lesquelles ils se présentent comme justes et justifiés (désaffection qui se manifeste aussi bien par la massification des usages légaux ou non des psychotropes4, que dans la multiplication des cas de désertion des places assignés5), si elle peut être considérée comme un élément manifeste d’une crise des représentations sociales dominantes ouvrant la voie à une déstabilisation des classes dirigeantes, voire permettant d’envisager la perspective d’une ré-émergence de la contestation de la domination de classe elle-même, doit aussi nous rendre attentif aux méthodes mises en place afin de la contrer, que ce soit justement en termes de renforcement des dispositifs d’assujettissement aux normes, ou bien en termes de stratégies de contournement visant l’institution de nouvelles normativités parallèles, à même de ménager une porte de sortie, pour les classes dirigeantes, au capitalisme libéral : le capitalisme autoritaire, et ses auxiliaires traditionnels que sont l’État policier, le patriotisme, la guerre et la xénophobie. Cette double réflexion, d’une part sur l’imaginaire social capitaliste et sa crise, sur l’ampleur de celle-ci et sur les formes diverses de ses manifestations, sur les convergences et les divergences qui s’y rencontre, etc., et d’autre part sur les façons, elles aussi protéiformes, par lesquelles l’autorité du capitalisme et de son oligarchie cherche ou parvient à se maintenir, ne saurait apporter de réponses quant aux stratégies qu’il faudrait employer pour faire aboutir un projet de transformation radicale des sociétés en vue de l’émancipation individuelle et collective, soit d’une égalité et d’une liberté un tant soit peu conséquente. Elle n’en n’est pas moins un préalable nécessaire à toute démarche ayant pour objectif de combattre les aliénations instituées, et donc de faire progresser l’autonomie individuelle et collective, ne serait-ce qu’en tant que projet collectif.

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