Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés (2/2)

La perspective castoriadienne sur l’hétéronomie, faisant retour sur la manière dont est pensé la réalité, peut apparaître comme ayant peu de rapport avec le concept d’aliénation tel qu’ont pu le présenter Marx et d’autres à sa suite, concernant les rapports de production et les rapports du travailleur à son travail comme moyen, activité et produit dont il est dépossédé1. Pourtant, en définissant l’aliénation comme hétéronomie, autrement dit comme le fait de ne pas être à l’origine de ses propres lois2, fidèle en cela à un usage étymologique du terme, la situation du travailleur exploité et dépossédé de son travail peut bien être comprise comme une situation aliénante et aliénée en tant qu’elle est liée à des institutions (entreprise capitaliste…) et des significations sociales (marchandises…) elles-mêmes assimilables à l’hétéronomie instituée, puisque s’estimant tantôt rationnellement tantôt naturellement fondées. Simplement, dans le cadre de la réflexion castoriadienne, il ne s’agit plus que d’un type, d’un cas parmi d’autres d’aliénation, rapporté à la division et à la hiérarchisation des classes sociales, elles-mêmes indissociables d’une légitimation/explication mystique et fondamentalement arbitraire, qui s’ignore comme telle3. Par conséquent, explorer l’intimité qui existe entre les pensées closes – qu’elles émanent du religieux en tant que tel, ou de la philosophie et de la science – et les sociétés closes, revient effectivement à considérer l’aliénation sous des aspects notoirement différents des analyses marxistes, mais ne se présente pas pour autant comme entièrement antinomique et inconciliable avec elles4. Néanmoins, ainsi que nous avons déjà commencer à l’aborder précédemment, Castoriadis s’oppose radicalement à Marx sur de nombreux points, y compris ceux qui découlent ou amènent à sa théorisation de l’aliénation, et cela justement parce qu’il considère que la théorie marxiste participe elle-même d’une pensée close et « cloturante », aussi bien par sa conception de l’Histoire que de l’aliénation ou de la révolution, du fait même qu’elle se pose comme théorie, visant par là à rendre compte via la perspective économique des phénomènes sociaux, des institutions, des représentations et des comportements comme déterminés historiquement5. Finalement, en plus d’inclure Marx dans la « philosophie héritée », Castoriadis lui reproche en outre de ne pas avoir véritablement rompu avec le fameux « noyau central de l’imaginaire capitaliste », celui de la maîtrise rationnelle, qu’il considère présent tant dans l’orientation économiste et dans les prétentions scientifiques de sa pensée que dans sa visée productiviste, sa conception de la technique, du progrès, ou encore sur le Parti révolutionnaire… La critique adressée à Marx dans le « bilan provisoire du Marxisme »6 ne s’assimile donc pas uniquement aux réserves couramment formulées envers les influences Hégélienne dont il ne se serait pas encore départies dans “ses écrits de jeunesse”, de même qu’il n’est pas question pour Castoriadis de focaliser sa critique du projet communiste sur la trahison du “socialisme historique” vis-à-vis de Marx. C’est en effet tout autant «  aux textes de la maturité » qu’il se confronte lorsqu’il conteste les thèses concernant la valeur du travail comme pouvant être déterminée rationnellement7, ou lorsqu’il s’en prend à l’idée d’une société enfin transparente à elle-même, maîtrisant son histoire et sortant ainsi de la « préhistoire ».

À partir de là nous pouvons dégager l’une des spécificités du concept castoriadien d’hétéronomie : il ne désigne non pas un écart par rapport à une norme naturelle ou idéale, il ne signale et ne décrit pas la manière dont l’humanité ne se serait pas (encore) réalisée… L’état d’aliénation des sociétés ne peut être ici compris comme ne devant pas être, ou comme correspondant à des périodes historiques vouées à être dépassées. Et en effet, poser l’aliénation telle qu’opposée à une liberté à laquelle serait historiquement destinée l’humanité contredit indéniablement les positions castoriadiennes concernant le mode d’être de l’humain et du social-historique. Pour Castoriadis, l’aliénation d’une société est, en tant que recouvrement de l’abîme, institution d’une représentation close et définitivement déterminée de ce qu’elle doit être et doit faire, c’est-à-dire prédominance de l’imaginaire institué sur l’imaginaire instituant, et par là même « autonomisation des institutions ». Il dira aussi, d’une façon qui peut paraître tout d’abord sensiblement différente, que l’aliénation est « l’autonomisation et la dominance de l’imaginaire dans l’institution », précisant immédiatement que « cela ne signifie pas que l’imaginaire, c’est l’aliénation », « l’imaginaire [étant] partout, [nourrissant] les créations d’une société autant qu’il sous-tend son aliénation, [donnant] figure à sa liberté autant qu’à sa servitude »8L’aliénation ainsi conçue suppose pour être dépassée, de dépasser aussi les questions concernant l’identité humaine, du moins en tant qu’elles cherchent une réponse comme préexistante valant au-delà de l’imaginaire humain. Plus précisément, la liberté sera effectivement possible pour Castoriadis uniquement lorsque l’humanité « saura et acceptera de savoir qu’elle est, mais qu’elle n’est rien – qu’elle n’est aucun quelque chose, qu’elle est un ensemble de sujets sans prédicats »9(souligner par l’auteur). Cela illustre expressément son intention en abordant la thématique de l’hétéronomie : l’enjeu est, selon ses termes, « l’élucidation de l’origine de l’aliénation comme adversité éliminable, la mise à nu des conditions de l’hétéronomie comme moyen de leur abolition »10 (souligné par moi), ce qui revient par ailleurs à montrer en quoi il prend dès le départ ses distances envers les analyses sur l’aliénation auxquelles l’on a fréquemment reproché le caractère idéaliste qui se logeait au-dessous des prétentions inverses. En effet, de ce qui a été dit nous apercevons clairement que l’aliénation n’est pas ici pensée comme la perte d’une identité humaine, mais au contraire comme la valorisation mystique (c’est-à-dire se positionnant comme Vérité absolue, scientifique, etc.) d’une certaine identité humaine (quelle qu’elle soit, ce qui ne signifie pas par ailleurs qu’elles se valent toutes de la même manière ou qu’il faille les considérer comme indifférentes); ni non plus comme une autonomisation particulière des institutions (par exemple celle liée à l’appropriation du travail) mais comme toute autonomisation des institutions, elle-même indissociable de l’autonomisation de l’imaginaire social. Et cela vise l’ensemble des projets et des sociétés croyant connaître et détenir les moyens et les fins que doit se donner l’humanité, y compris, par conséquent, l’idéal d’une société communiste pensée de telle façon qu’elle s’impose par des institutions elles-mêmes autonomisés, donc hétéronomes11.

Ainsi, dans le cadre de la perspective castoriadienne, « il y a aliénation de la société toutes classes confondues à ses institutions », ce qui ne désigne pas simplement « les aspects spécifiques qui affectent “également” les diverses classes, le fait que la loi, même si elle sert la bourgeoisie, la lie également », mais vise « ce fait, autrement plus important, que l’institution une fois posée semble s’autonomiser, qu’elle possède son inertie et sa logique propre, qu’elle dépasse, dans sa survie et dans ses effets, sa fonction, ses “fins” et ses “raisons d’être”»12. De la sorte « les évidences se renversent ; ce qui pouvait être vu “au départ” comme un ensemble d’institutions au service de la société devient une société au service des institutions. »13… L’autonomisation des institutions ne se réduit donc pas au fait de l’inégale distribution des pouvoirs au sein d’une société : bien que l’on puissent dire d’elles qu’elles sont aliénantes à partir du moment où elles établissent une division en classes, c’est-à-dire « antagonique », de la société, il faut souligner que dans l’optique castoriadienne de telles institutions ne font qu’ « incarner » les significations et la logique “close” à l’origine des représentations des individus hétéronomes, qu’ils soient de la classe dominante ou non. Par conséquent, s’il est pour lui évident que l’abolition de toute structure de classes hiérarchisées est une condition nécessaire du « dépassement de l’aliénation », celui-ci ne peut pas pour autant s’y réduire, plus précisément, suppose la déficience préalable des représentations qui y sont attachées14. De même, en caractérisant l’aliénation sociale par l’autonomisation des institutions, Castoriadis se démarque des vues anarchistes : l’institution est pour lui incontournable (qu’elle soit explicite ou implicite…), et par conséquent « il n’y a pas de sens à appeler aliénation le rapport de la société à l’institution comme telle »15, l’aliénation apparaissant « dans ce rapport » mais ne s’y confondant pas. Plus encore, la transformation de ce rapport aux institutions et donc aux significations sociales que défend Castoriadis ne saurait être ici interprétée comme la résorption de la société instituée par la société instituante16, car de nouveau, cela reviendrait soit à stipuler la possibilité d’une société entièrement transparente à elle-même, dont les membres maîtriseraient et détermineraient absolument leur devenir ; soit à viser une société où les normes seraient si bien intégrées par ses membres que l’édiction de lois et l’élaboration d’institutions visibles, officielles, ayant pour rôle de garantir leurs applications, deviendraient superflues. Or, le premier cas renvoie selon lui à l’illusoire ambition de rationaliser ce qui fuit de toute part les réductions rationalistes (la psyché, l’individu, le social-historique), et le second ne se départ pas de l’hétéronomie, ni sociale ni individuelle, en cela qu’au lieu de reconnaître l’absence de nature humaine déterminée elle postule que celle-ci existe et est à même de se réaliser dans une harmonieuse collectivité pour peu que l’on abolisse l’ensemble des institutions et règles coercitives qui brideraient notre liberté17. Contre cette dernière vue, Castoriadis remarque par ailleurs qu’une telle conception de l’institution, évaluée comme intrinsèquement aliénante, ignore que celle-ci ne concerne pas seulement les organisations étatiques, religieuses ou même familiales, mais s’étend de facto à toute organisation collective humaine, car dès lors qu’il y a langage commun il y a nomination (toujours normative) du monde, du groupe, de ses membres et de l’espèce (ne serait-ce, cas limite associé à l’autonomie, qu’en tant qu’être indéterminé) ; et dès lors qu’il y a partage ou échange de biens ou d’idées, il y a selon l’approche castoriadienne institution sociale de ces rapports… En d’autres termes, l’existence d’individus humains suppose l’existence d’une société, qui elle-même ne peut être qu’ « institution première » de significations et « institutions secondes »18 de formes particulières d’organisations et d’inter-actions sociales (langage, rituels, mœurs, pratiques…). Suivant ce raisonnement, « notre rapport au social et à l’historique » n’est donc pas de « dépendance » mais « d’inhérence », il est le « terrain sur lequel seulement liberté et aliénation peuvent exister, et que seul le délire d’un narcissisme absolu pourrait vouloir abolir, déplorer, ou voir comme une “condition négative »19. Le ton de cette dernière citation dénote sans ambiguïté la liberté et la violence verbale que s’accorde Castoriadis dans ses propos envers ses adversaires, que ce soit comme ici pour clarifier et distinguer sa réflexion de celles auxquelles certain ont pu être tenté de l’amalgamer, ou de manière plus générale, lorsqu’il s’efforce de démonter ce qu’il considère comme absurdité et/ou mysticisme dans certaines approches théoriques sur la société ou l’individu (comme c’est le cas pour le structuralisme, l’économisme libéral, etc.). Mais au-delà de cette formulation, la teneur du propos est clair : lorsque Castoriadis traite des sociétés aliénées et de l’hétéronomie, ce n’est pas avec en arrière plan l’espoir que l’humanité parvienne un jour à une société idéale, définitivement émancipée de toute possibilité de s’aliéner ou de produire des individus hétéronomes, n’ayant plus que pour seule tache de reproduire les lois et les institutions actualisant à jamais les principes enfin trouvés (ou fondés) de la Justice20. Ce type de projet utopique, qui visent finalement plus le bonheur des individus que leur liberté, ou du moins qui tendent à vouloir rendre la liberté superflue en s’imaginant détenir la recette d’un monde perpétuant sans cesse le bonheur de tous (ou tout au moins sa “maximisation”), n’a rien de commun avec la perspective présentée ici. Non seulement parce que Castoriadis estime que le bonheur ne peut jamais être garanti par une société et qu’il est de ce fait absurde d’y prétendre, ensuite parce que justement il caractérise l’aliénation par l’inertie qu’elle tend à produire, et souhaite par conséquent tout autre chose qu’une société enclose dans la permanence de ses institutions.

La conceptualisation que propose Castoriadis de l’aliénation des sociétés n’appartient ni ne s’identifie rigoureusement à l’analyse d’autres courants ou auteurs, son originalité semblant principalement ici consister à projeter une même base critique sur l’institution hétéronome de la société, les tentatives de « theoria » concernant l’humain et le social-historique, qu’elles soient philosophiques, religieuses ou scientifiques (clôture du sens et recouvrement de l’abîme…), en dénonçant d’un même élan intellectuel tout ce qui présuppose une ontologie niant à l’humain et aux sociétés l’indétermination de leur devenir et de leur être, corrélé à l’auto-création dont ils sont à la fois l’activité et le produit. Il est sûrement envisageable d’interpréter par ce biais ce qui peut constituer la difficulté de “situer” Castoriadis dans le paysage intellectuel et philosophique.

Quoiqu’il en soit, l’articulation omniprésente entre individu et société par la jonction conceptuelle établie par l’imaginaire radicale nous conduit à rendre compte de la dimension individuelle de l’hétéronomie telle que la conçoit Castoriadis ; l’élucidation de l’aliénation ne pouvant se réduire selon lui à l’analyse des processus d’autonomisation des institutions et de structuration en classes de la société, bien que ces aspects là soient indéniablement et diversement liées aux autres, comme nous l’avons vu à propos de la religion et de l’ontologie en général.

Notes et références

1 L’institution, première partie

2 Une société hétéronome est toujours, pour Castoriadis, source de ses lois. Cependant, elle est dites comme n’étant pas à l’origine de ses propres lois en tant qu’elle prétend ne pas l’être, et ne l’est donc pas de façon lucide et délibérée… « J’appelle société hétéronome une société où le nomos, la loi, l’institution, est donné par quelqu’un d’autre – heteros. En fait […] la loi n’est jamais donnée par quelqu’un d’autre, elle est toujours création de la société. Mais, dans l’écrasante majorité des cas, la création de cette institution est imputée à une instance extra-sociale, ou, en tout cas, échappant au pouvoir et à l’agir des humains vivants. » Les carrefours… t.4, p.193.

3 Ignorance de sa dimension arbitraire qui constitue, dans l’analyse castoriadienne, l’un des aspects principal de l’hétéronomie. Le terme d’ignorer est alors à entendre dans le sens de “ne pas savoir” mais aussi et surtout dans celui de “ne pas vouloir savoir”, c’est-à-dire au sens d’une dénégation.

4C. Castoriadis,Histoire et création. Textes philosophiques inédits (1945-1967), éditions du Seuil, collection « La couleur des idées », 2009 , p.171 : « [l’aliénation est] l’autonomisation de l’imaginaire dans l’institution qui entraîne l’autonomisation de l’institution comme telle, et cette réponse n’est pas, dans son essence, différente de celle que Marx fournissait en parlant des créations propres de l’homme, des produits de son travail et de son activité qui se séparent de lui, le confrontent comme des forces indépendantes et le dominent. »

5 Voir notamment: Valeur, égalité, politique, justicein Les carrefours du labyrinthe, t. 1,

6 L’institution,

7 Valeur, égalité justice, politique, in Les carrefours du labyrinthe, t.1, p.325, 413

8 Histoire et création, p.169

9 Ibid.

10 Ibid. p.153

11 C’est le cas notamment à propos du Parti unique représentant le prolétariat, qui par là se réduit à une abstraction légitimant paradoxalement la hiérarchisation et la bureaucratisation du pouvoir… Là où Castoriadis se distingue (ou cherche à le faire) dans son projet d’autonomie, c’est justement en affirmant l’idée qu’une société autonome ne peut être que le résultat d’individus autonomes, eux-mêmes ne pouvant le devenir qu’en exerçant et pratiquant effectivement leur autonomie, impliquant ainsi la possibilité d’investir subjectivement cette signification (et donc son existence au moins relative au sein de l’imaginaire social institué) mais aussi la possibilité de l’instituer collectivement. [Voir la 3ème partie de cette étude, qui sera présentée l’année prochaine]

12 L’institution, p.164

13 Ibid.

14 Ibid. p.171

15 Ibid.

16Ainsi, si l’hétéronomie social peut être comprise comme résorption plus ou moins efficace de l’imaginaire instituant par la société instituée, le projet d’autonomie ne correspond pas à une stricte inversion : Castoriadis s’oppose en cela aux vues anarchistes visant l’abolition de toute institution sociale.

17 L’idée de liberté est dans ce cas en effet pensée comme tendance naturelle se réalisant d’elle-même lorsqu’elle n’est pas contredite par l’existence d’une société

18 Voir : Institution première et institution seconde de la société, in : Les carrefours… t.6,

19 L’institution, p.167

20 Castoriadis s’oppose à ce propos à la théorie de l’agir communicationnel d’Habermas, en avançant l’idée qu’il n’y a de tentative de fondation possible de la Raison qui ne présuppose pas déjà de fait la valorisation de sa pratique et de son efficacité, puisqu’il s’agit de fonder rationnellement la raison, autrement dit d’appuyer la raison sur elle-même, ce qui ne peut avoir aucun sens rationnel. Voir notamment : Fait et à a faire, in Les carrefours … t.5, p.53-55

 

Cet article appartient à la seconde partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « L’aliénation : hétéronomie individuelle et collective », comporte les articles :

Sur la dimension hétéronomie du capitalisme

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