Castoriadis – L’imaginaire hétéronome du capitalisme

L’analyse que produit Castoriadis à propos de nos sociétés contemporaines s’enracine indéniablement dans sa jeunesse militante, et s’enrichira ensuite à partir des considérations plus proprement philosophiques concernant la spécificité humaine. Le regard critique sévère, mais jamais foncièrement résigné, qu’il portera tout au long de son œuvre sur les sociétés capitalistes, le fut à partir d’une position explicite réaffirmée jusqu’à la fin de sa vie : celle d’une ambition révolutionnaire. La révolution à laquelle il aspire n’est pas cependant une révolution marxiste. Plus précisément, son concept de révolution n’est pas celui défendu par Marx, en ce qu’il ne s’appuie pas sur la même conception de la société, de l’histoire, de la rationalité… De ce fait, il n’y a pas de véritables accords ni sur les postulats et présupposés, ni sur les fins, sur les moyens ou encore sur le “sujet” du projet révolutionnaire. Cependant, si le « bilan provisoire » du marxisme qui ouvre « L’institution… » ne laisse pas de doute quant à la position critique de l’auteur vis-à-vis de Marx, il n’en reste pas moins tout autant clair quant à ses motivations philosophiques et les raisons – perpétuellement développées, actualisées ou approfondies – de défendre une remise en cause radicale des institutions et significations qui composent nos sociétés modernes, et de l’imaginaire capitaliste en général depuis son émergence social-historique…

Celles-ci renvoient tout d’abord aux différentes approches de Castoriadis concernant l’hétéronomie. Ainsi, les sociétés capitalistes, comme toutes sociétés, ne sont pas seulement des ensembles d’institutions mais aussi et surtout « ontologie générale et spéciale »1 ; et à l’analyse, l’imaginaire central de nos sociétés confère selon Castoriadis à des significations hétéronomes. Par conséquent, c’est aussi l’organisation sociale et les institutions capitalistes d’une part, et la fabrication sociale des individus d’autre part, qui prendront les traits d’une hétéronomie singulière, se référant ici à l’organisation bureaucratique-hiérarchique (autonomisation des institutions) et à la domination de la motivation économique sur les individus (autonomisation des significations, de l’imaginaire). S’il s’agit donc de rendre compte sous ces divers aspects de l’aliénation spécifique au capitalisme, il est par ailleurs nécessaire de préciser l’ambiguïté singulière que Castoriadis attribue aux régimes capitalistes, au-delà de la cohérence avec le schéma global de l’hétéronomie tel qu’il est présenté, et qui concerne d’une part le diagnostic qu’il établi d’une « crise globale des significations », et d’autre part celui de la « contamination » initiale entre projet capitaliste et projet d’autonomie.

Si Castoriadis propose une notion de l’hétéronomie qui désigne la clôture des imaginaires individuels et collectifs, avançant ainsi une approche de l’aliénation qui ne caractérise pas spécifiquement l’époque moderne, mais recoupant au contraire la plupart des sociétés historiques sous un même horizon, cela ne revient pas pour autant à viser une réhabilitation post-marxiste du capitalisme ni même à tenter d’atténuer la corrélation directe entre capitalisme et aliénation, à la manière dont A. Honneth, par exemple, l’entreprend. À l’inverse, l’analyse du capitalisme effectuée par Castoriadis procède d’une radicalisation critique, en ce sens qu’il prétend reprendre “à la racine” l’ambition qui oriente le projet capitaliste, autrement dit, réfléchir ce qui constitue le « noyau central de notre imaginaire institué ».

Pour commencer, il faut souligner que ce que Castoriadis définit par capitalisme correspond non pas simplement à l’organisation économique d’une société où est institué un marché économique dérégulé où la concurrence est libre, ni non plus à la séparation entre possesseur des moyens de productions et travailleurs, mais plus profondément, à un projet de société spécifique s’inscrivant dans une conception théorique de l’organisation sociale, de l’homme, et de leurs buts et devoirs. Or, ce qui est à la racine de ce projet « s’incarne dans une signification imaginaire sociale nouvelle : l’expansion illimitée de la “maîtrise rationnelle” » qui « après un temps […], pénètre et tend à informer la totalité de la vie sociale »2. Ainsi, selon Castoriadis, « le capitalisme n’est pas simplement l’interminable accumulation pour l’accumulation, mais la transformation implacable des conditions et des moyens de l’accumulation, révolution perpétuelle de la production, du commerce, de la finance et de la consommation »3, et cela puisqu’il ne semble pas être envisageable, dans le cadre de cette ambition et de ses présupposés, d’assigner des bornes à la maîtrise rationnelle, à la domination de la “nature” par l’homme. Ce qui est désigné ici comme le projet capitaliste n’est donc pas sans rapport avec le concept de « rationalisation » développé par Max Weber auquel il se réfère d’ailleurs. En posant la rationalité comme signification centrale de l’imaginaire capitaliste, il ne nie pas pour autant que « cette extension illimitée de la maîtrise rationnelle […] est [aussi] incarnée dans plusieurs autres mouvements sociaux-historiques »4 ; néanmoins, le type de rationalité investie par le capitalisme se distingue pour notre auteur en ce qu’elle prétend, de façon plus ou moins affirmée, à la maîtrise de la totalité de la société à partir d’une perspective économique et technologique.  Ce projet, dont les Lumières se présentent comme à la source du premier élan, apparaît donc comme participant à un imaginaire clos, et cela bien que contrairement aux mystiques plus proprement religieuses (par exemple s’appuyant sur une Vérité “révélée”), il s’inscrit dans un mouvement de reprises et de questionnements des significations. Il n’en n’apparaît en effet pas moins clos en ce que ce mouvement part du postulat de la possibilité d’une rationalisation exhaustive non seulement de notre savoir, mais aussi de nos institutions et de nos manières d’agir. L’ontologie sous-jacente y serait donc tout d’abord celle d’un monde de part en part réductible à des déterminations causales dont les consécutions seraient en droit prédictibles. À la suite de quoi, l’humanité, la société et l’histoire sont pensées, de façon contradictoire, dans certains cas comme déterminées une fois pour toute (liberté et auto-détermination étant alors comprises comme des illusions subjectives, de même que la conscience apparaît tel un simple épiphénomène insignifiant, auquel on ne saurait attribuer une quelconque volonté), poursuivant inéluctablement son chemin vers la rationalité à laquelle est prédestinée l’humanité… Pour d’autres, elles sont pensées comme devant être rationalisées, l’homme et la masse étant alors jugés comme ayant tendance à fuir le rationnel au profit du passionnel, et l’institution de la société comme devant par conséquent viser, grâce aux vues éclairées de l’élite, à l’élévation du genre humain vers ce nouvel idéal de l’homme soumis à la Raison – Raison elle-même incarnée par l’organisation de la société. Ces différentes optiques, auxquelles nous pourrions adjoindre d’autres variantes ou subdivisions, bien qu’elles puissent paraître au premier abord relativement divergentes, peuvent donc être toutefois recoupées au sein d’un imaginaire dont la clôture commune consiste en la croyance en l’existence d’un point de vue normatif absolu concernant la nature humaine, l’idéal qu’elle se doit (ou qu’elle va) atteindre, et corrélativement la société que nous devons réaliser (ou qui se réalisera inéluctablement).

Cette évaluation du capitalisme en tant qu’imaginaire aliéné, en adoptant une position intellectuelle qui se revendique radicale par sa perspective philosophique de retour à l’analyse des ontologies impliquées par les différentes orientations rationalistes ou intellectualistes, déborde ainsi largement ce qui est traditionnellement référé à ce terme. De là, Castoriadis réfutera notamment l’opposition souvent tenue pour acquise entre les régimes dits capitalistes du bloc Ouest et les régimes dits communistes du bloc Est. Plus précisément, il les désignera comme deux variantes du capitalisme, qu’il nomme respectivement « capitalisme oligarchique » et « capitalisme d’Etat »5, souhaitant par là souligner la signification commune à la base de ces imaginaires et organisations sociales – l’expansion de la maîtrise rationnelle. De ce fait, l’opposition que formule Castoriadis à l’égard de Marx recoupe aussi la critique qu’il adresse de manière générale au capitalisme. Non pas que Marx ou le marxisme soit ici amalgamé avec les pratiques du parti stalinien, mais qu’au-delà de la vision de l’Histoire qu’il propose, son projet communiste consiste selon Castoriadis en la réalisation d’un type d’humain et de société entièrement orientée par la perspective d’une maîtrise globale, et à terme immédiate et spontanée (auto-abolition des institutions) des hommes, de l’histoire et de la société, par une humanité enfin transparente à elle-même. Ainsi, la conception que Castoriadis a développé de l’hétéronomie au sujet des ontologies qui définissent un certain idéal humain et social comme déterminé et fondé de manière absolue, permet de mettre en évidence certains caractères historiquement redondants des diverses pensées closes et institutions de l’hétéronomie. C’est en ce sens qu’il affirme que « de Platon jusqu’au libéralisme moderne et au marxisme, la philosophie politique a été empoisonnée par le postulat opératoire qui veut qu’il y ait un ordre total et « rationnel » (et par conséquent « plein de sens ») du monde et son inéluctable corollaire: il existe un ordre des affaires humaines lié à cet ordre du monde – ce que l’on pourrait appeler l’ontologie unitaire »6.

Par ailleurs, la signification imaginaire qu’incarne une telle conception de la rationalité se rapporte pour notre auteur à « l’aspiration à la toute puissance » de la psyché7, le projet de maîtrise globale répondant via l’hétéronomie à l’impossibilité de satisfaire effectivement – c’est-à-dire sans le recours à l’institution de significations participant d’une dénégation de l’abîme – cette orientation primitive et jamais entièrement éliminable du psychisme humain.

Une fois que le paradigme de l’expansion de la maîtrise rationnelle est devenu central, les institutions s’autonomisent de fait… L’imaginaire institué impose comme Vérité acquise et fondée la nouvelle norme et direction à maintenir à l’imaginaire instituant, dont la domination produit une tendance inertielle d’un genre nouveau : la prolongation perpétuelle et sans cesse intensifiée de la dynamique du “Progrès”, qui nous serait permise grâce à l’étude scientifique du monde. Autrement dit, la pseudo-répétition à laquelle seraient soumises nos sociétés hétéronomes ne se présenterait plus comme tendance et valorisation instituées de la reproduction à l’identique de ce qui était, mais comme reproduction et adhésion actualisées à l’idéal du progrès, et par conséquent révolution perpétuelle de notre maîtrise sur les choses en général8. Ce que vise ici Castoriadis en mettant en exergue l’implicite que recouvre l’idéologie du progrès technique et économique, alors assimilé au progrès de la société en général, ce sont donc les présupposés mystificateurs admis derrière cette conception, valorisés presque inconditionnellement par les sociétés capitalistes9, et qui perdurent en deçà de la révolution permanente qui les caractérise. Et jusqu’à aujourd’hui, l’une des croyances dérivées de cette mystification de la rationalité comprise comme englobant toute perspective de progrès social-historique, se traduit par la conviction suffisamment partagée que tous les problèmes sociaux potentiels pourront être progressivement résolus par la science et le développement de sa compréhension du fonctionnement du monde (social-historique et “naturel”). Ce n’est donc pas parce que la science, définie comme strictement rationnelle, proposerait à la manière des religions une explication exhaustive des phénomènes et la possibilité de trouver, déjà exposée quelque part, la résolution à toutes les difficultés se posant aux sociétés, que l’imaginaire lié au progrès renvoie à l’hétéronomie ­– la science n’ayant pas cette prétention de savoir immédiat. En revanche, de nombreux scientifiques, mais surtout une très large part de la population ont une forte propension à croire qu’elle pourra, à terme et en droit, venir à bout de tout problème, à maîtriser suffisamment le cours de choses afin d’assurer la maximisation du bonheur de la proportion la plus importante possible de l’humanité. Or, c’est justement cela qui du point de vue castoriadien caractérise la clôture d’une telle mise en sens du réel : la réduction a priori de tout phénomène, y compris psychique ou social-historique, à des processus explicables rationnellement, et auxquels nous pourrions proposer un horizon définitif.

De nouveau, il ne s’agit pas pour Castoriadis de dénier toutes efficacités ou prises sur le réel de la part des sciences. Simplement, vouloir rendre compte scientifiquement de ce qu’est l’homme ou la société comme être déterminé de part en part, et prétendre détenir la voie d’accès universelle de l’humain vers sa réalisation et son bonheur s’inscrit selon lui directement dans l’idéal porté par le progrès, et s’assimile à une position hétéronome de par l’espoir et la croyance en la possibilité d’établir la phusis de l’espèce humaine et de son nomos, de ses institutions social-historiques…

Notes et références

1 Les carrefours …, t.2, p.463

2 Les carrefours …, t.3, p.19. Nous pouvons observer ici une des possibilités de rapprochement que l’on peut opérer avec l’analyse de la réification par Lukacs, et aussi, de façon plus nette encore, avec Adorno et Horkheimer.

3Ibid., voir aussi Figures du pensable, ,  p.72 : « Ce n’est pas l’accumulation comme telle, mais la transformation continue du processus de production en vue de l’accroissement du produit combiné à une réduction des coûts qui est l’élément décisif. »

4 Figures du pensable, ,  p.74

5 Le marxisme : bilan provisoire, in L’institution…

6 Les carrefours …, t.2, p.357, il ajoute :  « Ce postulat sert à dissimuler le fait fondamental que l’histoire humaine est création – fait sans lequel il ne saurait y avoir d’authentique question du jugement et du choix, pas plus « objectivement » que « subjectivement ». Par la même occasion, il masque ou écarte en fait la question de la responsabilité. »

7 Figures du pensable, ,  p.73

8 Voir notamment : la rationalité du capitalisme, in Les carrefours… t.6,

9 La remise en cause des bénéfices attribués à la modernité étant resté marginale jusqu’à peu. C’est le cas par exemple de la destruction de l’écosystème induite par le développement de nos sociétés productivistes qui a été intégré que récemment aux discours des politiques et décideurs.

Cet article appartient à la seconde partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « L’aliénation : hétéronomie individuelle et collective », comporte les articles :

Sur la dimension hétéronomie du capitalisme

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