Platon

Castoriadis – La démocratie et la confrontation des doxaï

Contre Platon (et à partir du texte de Platon), Castoriadis prend parti pour Protagoras, si ce n’est rigoureusement parlant, du moins sur ce qu’il juge l’essentiel : « il n’y a pas de savoir assuré en politique, ni de techné politique appartenant à des spécialistes », il n’y a au contraire « que de la doxa, de l’opinion, et cette doxa est également et équitablement partagée entre tous »1. C’est à tout les hommes, rétorque en effet Protagoras à Platon, par le recours aux mythes, que Zeus accorda la justice et la pudeur, entre tous qu’il les partagea, « car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns »2. Ainsi, explique Protagoras, s’il faut bien entendu recourir aux spécialistes pour ce qui concerne leur domaine, et qu’à l’inverse, celui qui prétendrait donner conseil sur une discipline qu’il ne connaîtrait ni ne pratiquerait ne saurait être toléré, les Athéniens ont cependant raison « d’accueillir les conseils du forgeron et du cordonnier en matière de politique »3, et ainsi de permettre que tous puissent donner leur opinion sur la justice: puisque tous doivent posséder cette vertu (et feindra de la posséder s’il ne l’a pas), sans quoi l’existence de la cité elle-même serait impossible. (suite…)

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La torsion platonicienne – Castoriadis contre Platon

La présentation du rapport de l’ontologie au projet d’autonomie dans la philosophie castoriadienne, et de ce qu’elle doit ainsi à la pensée et à l’activité culturelle et politique de la Grèce du VIIe jusqu’à la fin du Ve siècle avant notre ère – conduit immanquablement à parler de celui qui, succédant à cette période, apparaît à la fois comme le philosophe grec par excellence, et à la fois comme le plus féroce opposant à l’idéal démocratique, « son ennemi juré » : Platon – « le plus grand de tous les philosophes »1, n’hésite pas à affirmer Castoriadis… Producteur à ses yeux d’une « deuxième institution de la philosophie », en ce qu’au-delà de l’activité de pensée philosophique qui se déployait depuis deux siècles au moins, et dont bien entendu il bénéficia, il instaurera le « discours philosophique, le mode d’argumentation, la définition des questions et leur engendrement réciproque indéfini, l’instrumentation de l’effort pour y répondre »2… Et Castoriadis accumule ses éloges : « ce que nous appelons aujourd’hui philosophie c’est toujours, sans aucun doute, Platon, même quand on est anti-platonicien », qu’à la suite de sa lecture, au contact de sa pensée philosophique, se fait sentir « l’impression, et plus que l’impression, la certitude qu’un travail a été fait et que l’on ne pensera plus désormais de la même façon, qu’il y a des erreurs qui ne sont plus possible et des galeries du labyrinthe à l’entrée desquelles nous avons définitivement poser l’inscription :  ‘Ici, impasse’ ». (suite…)

Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés.

S’il apparaît pertinent à Castoriadis de prendre soin de développer les implications de la manifestation de l’imaginaire radical au sein du social historique, notamment sur les considérations ontologiques induites, cela est tout d’abord dû au constat – réclamant éclaircissements – que les sociétés ont globalement ignoré le fait qu’elles s’auto-instituaient, et qu’en conséquence, leurs normes et manières d’exister ne reposaient non pas sur un ordre, une raison, ou un être universel et absolu et déterminé de part en part, mais sur l’activité créatrice, instituante, de leur imagination individuelle et collective. Cela signifie que la plupart des sociétés se sont ignorées comme origine de leur monde (toujours humain et social) en attribuant aux significations qu’elles ont instituées une source « extra-sociale »1, soit en tant qu’immanente à la nature de l’homme ou de l’être, soit en tant qu’ordre transcendant, téléologique ou éthique. Si toute société doit fournir du sens et l’instituer, il se trouve que la très grande majorité de celles-ci le font de telle façon qu’elles occultent le fait qu’elles le fassent : les significations imaginaires sociales qu’elles crées comportent l’idée, la représentation, le sentiment du caractère universellement et absolument valable de ces significations et institutions qui les incarnent, de même qu’elles comportent la conviction a priori inébranlable de s’originer dans un au-delà de la société et de la contingence. C’est cette modalité de l’institution de la société que Castoriadis considère aliénée, et qu’il nomme hétéronome en tant qu’elle interdit toute lucidité sur la valeur relative des normes et vérités instituées. Dans cette optique, les ontologies unitaires et/ou déterministes ne sont plus critiquées simplement en tant que fausses ou erronées, mais surtout en ce qu’elles participent de l’hétéronomie sociale et individuelle, d’une part en posant et en imposant un imaginaire clos, une « clôture du sens », d’autre part en fondant (en pensant fonder) du même coup la légitimité des institutions et de l’ordre social. (suite…)