Economie et démocratie – Castoriadis contre Marx

Nous nous sommes jusqu’ici attardés sur la manière dont la philosophie de Castoriadis tisse ses concepts dans un rapport relativement étroit avec ce qui à ses yeux représente le germe historico-social du projet d’autonomie, soit le mouvement démocratique grec et plus précisément athénien, présenté comme moment inaugural d’une rupture de la clôture des représentations, comme l’émergence, la création d’un type de confrontation au monde radicalement nouveau qui plutôt que de viser une mise en sens définitive de celui-ci, et par là même l’assurance d’une saisie du réel qui occulte tout questionnement quant à la validité des significations et institutions sociales, ouvre au contraire une dynamique d’interrogations et de réflexions affranchies des certitudes tranchées quant à ce qui doit être tenu pour vrai et juste. Dynamique vers l’autonomie, création de la philosophie, de la politique et de la démocratie, qui entame ce que Castoriadis désigne comme dévoilement du Chaos/Abîme/Sans-Fond : d’une part le monde, l’Être, n’est plus confiné dans un cadre ontologique rigide et socialement établi, garantissant une signification stable aux phénomènes mondains et fournissant un socle sur lequel puisse être fondées les pratiques, normes et valeurs sociales auxquelles il s’agissait alors de se conformer sans autre raison qu’une adhésion irréfléchie à ce qui est posé et imposé comme Vérité et Justice ; d’autre part, du fait même de cette perplexité face à ce Réel à qui l’on reconnaît une dimension chaotique, insensée, c’est l’arbitraire de toute autorité ne se référant pas à la raison, au logon didonaï, qui se retrouve mis en cause, contre lequel s’institue l’égalité politique des citoyens d’un coté, et la pratique de la philosophie comme champ d’interrogations universelles, ouvert à quiconque disposé à raisonner, de l’autre.

Pourtant, si d’un point de vue historique le mouvement démocratique antique représente bien le point de départ d’une tradition porteuse d’un projet d’autonomie, ce n’est pas à partir de celui-ci que se sont forgées et développées les positions politiques et philosophiques de Castoriadis. En effet, bien avant d’en venir à considérer et à étayer ses propos sur l’analyse des significations portées par l’imaginaire et l’institution sociale hellénique, Castoriadis s’est avant tout intéressé à l’histoire du mouvement ouvrier et aux théories et analyses le concernant, à commencer bien entendu par celles de Marx et plus généralement du marxisme.

Ainsi, c’est au sein de la revue Socialisme ou Barbarie que Castoriadis, accompagné notamment de C. Lefort, développa ses premières analyses de la « société bureaucratique » et qu’il en vint progressivement, au nom d’une perspective révolutionnaire se voulant porteuse d’une critique radicale et renouvelée du capitalisme moderne, à une distanciation puis à une rupture avec le marxisme et avec Marx lui-même. Cette rupture, sur laquelle nous allons nous arrêter, loin donc de correspondre à l’émergence d’une posture plus encline à la résignation envers la dynamique capitaliste, s’est effectuée au nom de la révolution et du projet d’autonomie1, qui s’affirma tout d’abord en contradiction avec la théorie économique de Marx, ensuite comme incompatible avec son ontologie, sa conception de l’histoire et de la révolution.

Nicolas Poirier distingue ainsi trois étapes de cette période militante de Castoriadis, qu’il situe entre 1946 et 19652. Avant d’entreprendre une critique de Marx, c’est tout d’abord en s’en revendiquant que Castoriadis en vint à s’opposer à certaines positions trotskistes, analysant alors le régime d’union soviétique non pas comme un « État ouvrier dégénéré », mais tel un « capitalisme bureaucratique » où la nouvelle classe dominante serait la bureaucratie. Ainsi, la tendance qu’il avait crée avec Lefort au sein du PCI (auquel il avait adhéré en 46) rompu avec celui-ci en 48, date à laquelle fut fondée la revue (et organisation) « Socialisme ou Barbarie » avec pour ambition une ré-élaboration du projet révolutionnaire. S’y poursuit l’analyse de la société bureaucratique, dont la critique concerne aussi bien le régime capitaliste moderne que celui, communiste, du « bloc est », tous deux alors rassemblés comme deux formes inédites du capitalisme, l’un fragmentaire, l’autre totalitaire, où la bureaucratie fait figure de nouvelle classe dirigeante3. C’est donc un nouveau type de domination que Castoriadis cherche à mettre en évidence et à dénoncer, et de là, une nouvelle perspective sur les objectifs d’une révolution. Considérant l’évolution historique de la société depuis que Marx avait analysé le capitalisme à travers la division antagonique entre capitalistes et prolétaires (soit entre propriétaires des moyens de production et travailleurs ne possédant que leur force de travail), il juge celle-ci comme ayant perdu de sa pertinence et lui préfère celle opposant dirigeants et exécutants, plus à même selon lui de rendre compte d’un capitalisme devenu bureaucratique. Celle-ci conduit, nous y reviendrons (ici), à une conception du socialisme comme société auto-gestionnaire, de même qu’elle implique une vision de la pratique révolutionnaire contredisant la théorie léniniste, qui postule la nécessité d’un Parti devant diriger les travailleurs vers la conscience de leur intérêt de classe, et devant diriger la révolution elle-même. Au contraire, Castoriadis exprime déjà ce qui perdura par la suite telle une dimension centrale du projet d’autonomie : une société autonome ne peut-être que le fruit d’une activité autonome des masses.

Ce n’est qu’à partir de 1953 que Castoriadis, après avoir pris ses distances avec certaines tendances du marxisme, entama une critique de Marx lui-même. Celle-ci concernait tout d’abord sa théorie économique, mais elle devait finalement aboutir à une remise en cause bien plus générale. Sans qu’il soit possible de rendre compte ici de l’ensemble de ces désaccords, de leurs raisons et de leurs valeurs, il convient néanmoins d’en tracer l’esquisse, d’une part en tant que l’opposition de Castoriadis à Marx constitue l’une des étapes les plus importante de son parcours intellectuel, ensuite parce qu’il s’agit là de l’axe principal à partir duquel le projet d’autonomie s’articule et intègre comme l’une de ses composantes fondamentales la dimension économique – posant la question de ce que peut être une production et un marché démocratiques – et enfin, car c’est par le biais de cette rupture avec Marx que Castoriadis développa ses propres vues sur l’histoire.

Commençons par dire que cette rupture ne se confond pas à un rejet en bloc des analyses proposées par Marx. Castoriadis reconnaît ainsi volontiers que nous lui sommes redevables de certains « apports impérissables […] à la connaissance de la réalité sociale moderne » pour sa caractérisation de quelques traits fondamentaux de l’économie capitaliste : l’asservissement du travail salarié au capital, s’exprimant sous forme d’exploitation (extraction de plus-value) et d’accumulation, la « destruction des formes pré-capitalistes de productions », le développement de la prolétarisation, et encore la concentration du capital4… Néanmoins, de la même façon que l’évolution bureaucratique du capitalisme l’a conduit à réviser les termes de l’analyse des dominations sociales, l’essor des économies capitalistes à partir des années 50 (« les Trente glorieuses ») et l’amélioration du niveau de vie des salariés amena Castoriadis à considérer l’invalidité des prédictions auxquelles avaient abouti les analyses du Capital. Marx y affirme en effet l’existence de tendances inhérentes au système capitaliste, telles la croissance du taux d’exploitation et la baisse du taux de profit, que le dynamisme économique d’après-guerre parait alors rendre caduques. L’effondrement promis du capitalisme sous le poids de ses propres contradictions (économiques) et l’avènement subséquent d’une société socialiste ne se sont pas réalisés, et partant de ce constat, Castoriadis en vient à contester l’économisme de Marx, principalement à propos du travail.

Concernant celui-ci, Castoriadis reproche à Marx d’avoir finalement considéré que le capitalisme était effectivement parvenu à réduire la force de travail au statut d’une simple marchandise, dont la valeur serait alors déterminée objectivement. En affirmant la possibilité d’une détermination objective de la valeur de la force de travail, Marx aurait versé dans la métaphysique5, substantifiant le travail comme activité concrète des individus, nécessairement « hétérogène », en un « Travail Abstrait Simple et Socialement nécessaire »6. Le Travail devenant la « substance commune » des marchandises, leur commensurabilité est alors rendue possible, à ceci près, oppose Castoriadis, que celle-ci à été obtenue par Marx en rendant préalablement commensurable ce qui ne l’est pas, le travail lui-même en tant que « travaux hétérogènes et incomparables : des métiers différents, exercés chacun dans des conditions différentes ici et là, par des individus différents en force, capacité, diligence, etc. ». « Passer de cette diversité phénoménale à l’unité de la Substance/Essence Travail requiert, nous dit Castoriadis, de multiples opérations de réduction », dont il cherche à montrer qu’elles sont en fait impossibles7.

Mais avant de s’en prendre aux concepts de « travail simple » ou de « travail moyen socialement nécessaire » comme concepts métaphysiques, ce fut tout d’abord sur la théorie des salaires que Castoriadis construisit sa critique. Loin de pouvoir être déterminés par quelques lois objectives, la valeur et le prix du travail dépendent selon Castoriadis avant tout d’un rapport de force entre salariés et capitalistes. En d’autres termes, aussi bien la valeur d’usage que la valeur d’échange de la force de travail déborderaient le cadre d’une théorie économique, car aussi bien le taux de rendement des travailleurs que le niveau des salaires dépendraient d’un facteur extra-économique8 : la lutte des travailleurs contre l’exploitation, leurs résistances et revendications9. Il reproche ainsi à Marx, aussi surprenant que cela puisse paraître, d’avoir mis de coté (dans le Capital) le rôle et l’influence de la lutte des classes, laquelle serait l’élément véritablement décisif dans l’évolution des conditions salariales. Finalement, Marx aurait aboutit à une réification des classes sociales dans sa théorie économique, capitalistes comme prolétaires devant se comporter de manière déterminable (« étant agit plutôt qu’agissant »), justement afin que soit possible une « théorie économique intégrale », qui à la fois rende compte du passé et permette de prévoir l’avenir. Marx entreprenant selon Castoriadis de penser l’économie telle « une mécanique de la société », il doit « [avoir] affaire à des phénomènes régis par des lois « objectives », indépendante de l’action des hommes et des classes ». Ainsi, partie d’une remise en cause de la façon dont Marx envisageait le travail et posait une théorie des salaires, Castoriadis aboutit à la contestation d’une méthode, celle d’une théorie scientifique, qui en tant que telle ne peut concerner que des objets déterminés agissant de manière déterminée en fonction de lois invariantes.

C’est sur cette conception déterministe de l’histoire que Castoriadis rompra définitivement avec la pensée de Marx, et l’approfondissement de sa réflexion sur ce point constituera ce que N. Poirier désigne comme le « troisième moment » de la période Socialisme ou Barbarie, de 59 à 65, pendant laquelle Castoriadis commencera à réfléchir le social-historique à partir de la notion d’imaginaire radical. Les principes du matérialisme historique sont ainsi l’objet d’une vive critique dans « le bilan provisoire du marxisme » qui introduit L’institution imaginaire de la société. Du fait de sa perspective d’élaboration de l’économie comme science – traitant de phénomènes objectifs dont on peut étudier l’ordonnancement causal – l’auteur du Capital aurait ainsi aboutit à un « positivisme scientiste »10 en traitant l’histoire comme « un système rationnel soumis à des lois données »11.

Finalement, c’est l’hégélianisme de Marx et du marxisme que Castoriadis croit discerner et dénonce, et plus précisément la « méthode » hégélienne postulant la réalité de tout ce qui est rationnel et la rationalité de tout ce qui est réel, méthode qui subsiste à la « remise sur pied » de la dialectique à laquelle prétend Marx lorsqu’il substitue la matière au logos, le matérialisme à l’idéalisme. En effet, à la manière de W. James12, Castoriadis rapproche ces deux perspectives et s’y oppose d’un même geste, en ce que selon lui, il importe peu que nous parlions de matière ou de logos si par l’un et par l’autre nous désignons simplement ce qui est, et que l’on s’accorde pour définir leur essence comme rationnelle : « se dire « matérialiste » ne diffère en rien de se dire « spiritualiste » si par matière on entend une entité par ailleurs indéfinissable mais exhaustivement soumise à des lois consubstantielles et co-extensives à notre raison, et donc dès maintenant pénétrables par nous en droit »13. C’est contre toute dialectique rationaliste que la philosophie castoriadienne s’oppose, et c’est sous cet angle qu’il élabore sa critique envers le marxisme, qu’il reproche à Marx d’avoir accordé une place bien trop centrale au déterminisme économique et au progrès technique afin d’expliquer l’histoire tel un procès naturel, en somme, d’avoir établi « une Dialectique de l’histoire qui produit des formes de société et leur dépassement nécessaire, en garantit le mouvement progressif ascendant et le passage final, à travers une longue aliénation, de l’humanité au communisme »14.

Notons cependant que Castoriadis ne réduit ni Marx ni le marxisme à ces aspects objectivistes et scientistes. S’il les souligne et y oppose sa conception du social-historique comme irréductible à toute approche déterministe en tant que dynamique de création, ce n’est pas sans rendre compte de ce qui chez Marx lui-même ne cadre pas avec les implications du matérialisme historique. En effet, ce que Castoriadis pointe avant tout dans la pensée marxiste est l’existence d’antinomies qui selon lui la parcourent : d’une part Marx propose, particulièrement dans le Capital, non pas seulement une analyse de l’économie capitaliste mais de la manière dont celle-ci renvoie à un processus historique nécessairement déterminé ; d’autre part, principalement dans ces œuvres de jeunesse, la pensée de Marx apparaît à l’inverse comme une tentative de penser la praxis et la lutte des classes, affirmant que le monde n’est plus à interpréter mais à transformer… « C’est lui, nous dit Castoriadis, qui refuse de se donner d’avance la solution du problème de l’histoire et une dialectique achevée, et affirme que le communisme n’est pas un état idéal vers lequel s’achemine la société, mais le mouvement réel qui supprime l’état de chose existant ; qui met l’accent sur le fait que les hommes font leur propre histoire dans des conditions chaque fois données, et qui déclarera que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »15 ; mais ce sera aussi lui qui, d’après Castoriadis, ne développera finalement pas ces « intuitions » constituant « l’élément révolutionnaire » de sa pensée, justement laissées à l’état d’intuitions, de « germes qui sont restés sans fruits »16, au profit de la constitution d’une théorie dont le rapport à la pratique devint celui d’une vérification, plutôt que d’un engendrement réciproque17. Ce même Marx qui à la fois « a pleinement conscience de la relativité historique des catégories capitalistes et qui en même temps les projette (ou les rétro-projette) sur l’ensemble de l’histoire humaine »18, faisant de la technique et des forces productives non pas seulement l’un des éléments devenu facteur déterminant avec l’essor du capitalisme, mais le moteur de l’histoire humaine – ce qui revient finalement selon Castoriadis à postuler l’existence de « motivations fondamentales des hommes » toujours identiques quelques soient les époques et les sociétés, résumées comme « motivation économique », qui de tout temps aurait conduit « les sociétés humaines [à viser] d’abord et avant tout l’accroissement de leur production et de leur consommation »19

Ainsi, la rupture de Castoriadis vis-à-vis de Marx correspond en fin de compte à une rupture qui d’un désaccord sur la théorie économique, conclut à une opposition tranchée sur une théorie de l’histoire, et par suite sur les positions ontologique qui y sont sous-jacentes. Mais s’agit-il là d’une critique véritablement pertinente de Marx, ou faut-il considérer, à la manière de Daniel Bensaïd, que nous avons affaire à un « règlement de compte », au « caractère excessif, unilatéral, parfois de mauvaise foi », dont les « principaux griefs apparaissent comme autant d’énormité à la limite du contre-sens ou de la falsification pure et simple »20 ? Certes, « le bilan provisoire du marxisme » que propose Castoriadis s’attache particulièrement aux aspects qu’il conteste, mais ainsi que nous venons de le noter, lorsque celui-ci formule « l’accusation banale de déterminisme historique et d’économisme mécanique »21, ce n’est certainement pas de manière unilatérale, puisqu’elle est mise en relief avec ce qui s’y oppose par ailleurs au sein de cette même théorie, s’appliquant par là à mettre en évidence « telle ou telle de ses contradiction parfois réelles »22, plutôt que d’ignorer purement et simplement ce qui ne cadre pas avec sa critique. De la même manière, lorsque Castoriadis affirme que la « théorie de Marx comme telle ignore la lutte des classes sociales » – critique « stupéfiante » aux yeux de Bensaïd – il vise avant tout à montrer que la luttes des classes est de moins en moins comprise chez Marx au titre d’une praxis, créatrice et instituante de nouveaux rapports sociaux, et qu’elle se met au contraire à suivre un schéma déterminé par une logique économique ; il affirme donc non pas que l’action déterminante des classes en lutte ne ferait pas partie de la théorie marxiste (ce que semble insinuer Bensaïd), mais que cette théorie (afin de devenir théorie scientifique) tend vers l’idée que l’action des classes elle-même est déterminée en dernière instance par l’état des forces productives et de la technique – qui déterminent les rapports de production et leur succession historique…

Indépendamment de la valeur de la critique castoriadienne du marxisme, nous voyons que si Castoriadis accorde à la dimension économique une importance particulière, ce n’est pas en tant qu’elle permettrait d’expliquer l’histoire comme téléologiquement orientée, mais en ce qu’effectivement (conformément à l’analyse de Marx), les rapports économiques sous le capitalisme sont des rapports de domination, incompatibles aussi bien avec l’autonomie individuelle que collective. L’intérêt de Castoriadis à propos du mouvement ouvrier, manifesté tout au long de la période de Socialisme ou Barbarie, est donc un intérêt lié au fait qu’il ne réduit pas celui-ci à un processus historique déterminé, mais y analyse une activité créatrice faisant de l’organisation économique un problème politique. D’ailleurs, plus qu’à Marx, c’est au mouvement ouvrier lui-même que Castoriadis attribue cet élargissement de « la critique de l’ordre institué », lorsqu’au début du XIXe siècle, la reprise de la « visée démocratique » qu’avaient manifesté les révolutions du XVIIIe et la philosophie des Lumières, se trouve étendue par le mouvement ouvrier à la considération des inégalités économiques et sociales. C’est alors que se joue pour Castoriadis une nouvelle rupture décisive : ce n’est plus la loi seulement, ou la sphère politique qui est considérée comme vecteur possible de domination arbitraire, puisque ce n’est plus seulement « au régime « politique » au sens étroit » que s’en prend le mouvement ouvrier et ses revendications, « mais aussi bien à l’organisation économique, l’éducation ou la famille », opérant ainsi « un dépassement – non pas l’oubli – du champ « politique » étroit » en développant « l’idée de la « République sociale »23… Ce qui jusque là n’était pas compris comme participant d’une problématique politique est posé explicitement comme un enjeu central, comme un axe décisif de la critique de l’institué et de la revendication démocratique – et c’est bien entendu le point à partir duquel la démocratie grecque est considérée comme un germe et non pas un modèle, que d’un certain point de vue nous avons donc déjà dépassé…

C’est aussi l’un des points qui l’oppose, malgré son admiration explicite, à H. Arendt. Celle-ci, en plus d’avoir mis en évidence la position grecque au sujet de l’exclusion du champ politique de la question sociale et économique, y reconnaît aussi une supériorité par rapport aux mouvements révolutionnaires ou ouvriers qui les portèrent au-devant de la scène. La politique est valorisée par Arendt, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer (ici), comme concernant le domaine public, « domaine où les hommes luttent pour parvenir à la reconnaissance, et surtout à une durée qui dépasse l’espace d’une vie mortelle, en accomplissant de grandes choses en actes et en paroles »24. Or cela signifie aussi d’après Arendt que la scène politique n’est pas le lieu où doivent être discutées les inégalités sociales, celles-ci concernant la sphère des activités quotidiennes destinées à la simple consommation… Certes, cette position doit être rapportée à la mise en garde qu’elle énonce envers la possible destruction de la politique par sa dissolution en conflits d’intérêts personnels – crainte que partage d’ailleurs Castoriadis. Il ajoute néanmoins que « si la société est, en réalité, profondément divisée en fonction d’« intérets » contradictoires – comme elle l’est aujourd’hui –, l’insistance sur l’autonomie du politique devient gratuite », et qu’il s’agit alors non pas de « faire abstraction du « social », mais [de] le changer, de telle sorte que le conflit des intérêts « sociaux » (c’est-à-dire économiques) cesse d’être le facteur dominant de la formation des attitudes politiques »25.

Avant d’en venir à la manière dont la liberté peut et doit d’après Castoriadis se déployer comme égalité décisionnelle et économique des travailleurs/consommateurs – exigence qui transparaît ici dans sa réplique à Arendt – il faut remarquer que l’extension du champ de l’interrogation politique à la dimension économique des rapports sociaux est considérée pertinente par Castoriadis en ce qu’il récuse l’idée (ainsi que nous l’avons vu à propos du marxisme) selon laquelle les questions que pose l’économie (comment organiser la production ? Que produire ? Comment répartir la richesse nationale ? Etc.) puissent être résolues à la manière d’un problème mathématique. Pour Castoriadis, il n’y a pas plus d’organisation économique rationnelle qu’il n’y a de choix politique rationnellement fondés ; la théorie économique ne peut être supposée rationnelle que moyennant l’occultation des postulats philosophiques et politiques sur lesquels elle repose, soit en faisant abstraction du caractère relatif des significations sociales qui fixent à l’activité économique les fins à partir desquels seulement elle peut envisager prétendre la définition de moyens rationnels26… En tant que réflexion sur les moyens, l’économie dépend d’une problématique politique, celle-ci qui justement pose la question des finalités que se donnent la collectivité sociale. De plus, disjoindre l’économie de la politique, ou subordonner celle-ci à la pseudo-rationalité de celle-là, ne peut se faire qu’à partir d’une définition de l’individu et de la société qui contredit clairement celle que défend Castoriadis. Il s’accorde ainsi avec de nombreux critiques du libéralisme économique pour fustiger la conception de l’individu comme homo-oeconomicus, c’est-à-dire comme individu calculateur aux motivations principalement économiques, que postulent plus ou moins tous les théoriciens assénant au pouvoir politique de laisser libre le Marché afin qu’il puisse déployer pleinement son potentiel de rationalité – qui à vrai dire doivent notamment postuler la rationalité égocentrique des individus afin de pouvoir affirmer celle du Marché. Pour Castoriadis, il s’agit là sans aucun doute de représentations participant au soutient d’une hétéronomie sociale, puisque cela revient en effet à soustraire à l’activité instituante explicite et délibérée (politique) la responsabilité de définir ce vers quoi la société doit tendre, ce qu’elle souhaite réaliser, au profit d’une valorisation univoque et mystificatrice d’une certaine signification imaginaire, soit, grossièrement, l’augmentation perpétuelle de la production et de la consommation (la croissance économique), et pour se faire, le développement ininterrompu des techniques et technologies, permettant d’une part une rationalisation de la production (diminution des coûts), d’autre part le renouvellement et l’extension du domaine marchand (les nouvelles technologies permettant aussi bien le développement de nouveaux moyens de production que celui de nouvelles marchandises, de nouveaux marchés).

Qu’une telle perspective contredit celle de l’autonomie sociale apparaît clairement au travers des notions de progrès et de développement qui servent de cautions et d’arguments à la dynamique capitaliste, en ce que l’usage de ces termes sert le plus souvent à induire la valeur intrinsèquement positive d’une certaine conception de la société et de son devenir plutôt que de participer à la mise en question réflexive des significations correspondant à ces notions. Assimilant plus ou moins implicitement le progrès technique au progrès social, et finalement au progrès tout-court, l’imaginaire dominant nos sociétés, soit l’imaginaire capitaliste, tend selon Castoriadis à clore la discussion concernant la valeur à accorder aux technologies émergentes. De manière analogue, Castoriadis s’en prend à l’idée de développement, en tant qu’elle est généralement posée comme allant de soi : est développée une société qui est rentrée dans le cercle vertueux du progrès et de la croissance, le « développement » d’une société n’étant autre chose que l’entrée dans cette dynamique, qui se présente alors implicitement sous ce terme telle l’unique façon pour une société d’avancer, comme seul horizon auquel l’humanité doit aspirer. Car en effet, ainsi que le remarque Castoriadis, il y a derrière l’idée de développement celle d’un acheminement vers un optimum défini : dire d’une chose qu’elle se développe revient à dire qu’elle se réalise, qu’elle s’approche de la fin qui est sienne, de son état de « maturité » ; et par conséquent, appeler développement ou progrès de la société ce qui n’est qu’un certain type d’évolution, le faire passer comme valant absolument, au titre de progrès de la rationalité, c’est établir une norme, un nomos qui s’ignore comme tel, qui se pose comme évidence, rendant superflue l’activité politique au sens fort.

Il est évident que le projet autonomie collective telle que nous en avons rendu compte jusque-là perdrait tout son sens si l’on admettait comme acquis et non problématique ce que doit développer une société et la manière dont elle doit le faire – si la notion de progrès, de ce qui est souhaitable, est définie une fois pour toute, et que de surcroît nous disposions d’une science, l’économie, à même de prescrire rationnellement les moyens à mettre en œuvre pour atteindre ce souhaitable…

Une démocratie, selon Castoriadis, ne saurait se contenter de subir et de s’adapter à l’évolution d’une « techno-science » autonomisée, mais devra au contraire subordonner la technologie aux objectifs que la société se sera donnés, la transformer et l’adapter en vue de ceux-ci… Et plus largement, l’économie elle-même doit être réinscrite dans une perspective politique, sans quoi c’est la politique qui est réduite à la perspective économique et à l’imaginaire hétéronome du capitalisme fantasmant une maîtrise rationnelle du social-historique, substituant alors au pouvoir du démos celui des investisseurs privés, du « marché » et de ses spéculateurs…

À la problématique concernant la limitation de l’activité politique, nous voyons que Castoriadis apporte des éléments de réponse contredisant clairement la position libérale consistant à défendre la liberté d’entreprendre de l’ingérence du pouvoir politique. N’envisageant le pouvoir politique que dans l’optique de « la protection des jouissances » des individus et de la liberté de la société civile, le libéralisme aurait pour tort de retirer à la collectivité « le droit et la possibilité effective de former des projets à long terme, d’investir d’un sens son avenir, de se voir et de se reconnaître dans ses œuvres »27. En d’autres termes, la pleine liberté d’entreprendre, et donc la délégation de la responsabilité du devenir de la collectivité à la société civile revient pour Castoriadis à abolir une part intolérable de la liberté politique des individus, et donc à amputer le pouvoir politique lui-même de ce qui, concernant et engageant la collectivité, devrait pourtant dépendre de lui en tant que pouvoir explicite, dont les décisions sont délibérés par l’ensemble de ceux qu’elles concernent plutôt que ressortant d’initiatives privées… D’autre part, contre la théorie libérale, il met en évidence le caractère nécessairement non-rationnel du Marché économique, notamment en soulignant l’imprévisibilité de différentes évolutions qui pourtant déterminent (a posteriori) la pertinence des choix des entrepreneurs et investisseurs, et plus largement l’impossibilité « d’une information parfaite » des consommateurs et des producteurs, la tendance oligopolistique et monopolistique rendant caduque le mécanisme de la concurrence, ou encore l’impossible « fluidité parfaite des facteurs de productions »28… Il note par ailleurs que les États sont restés, malgré les discours et politiques néo-libérales, des investisseurs dont le poids en fait des acteurs indiscutables et inéliminables du Marché économique, et remarquant qu’aucun budget national ne serait-être politiquement neutre, il dénonce la falace qu’il y a à réclamer l’indépendance de la sphère économique vis-à-vis de la politique…

Notes et références

1 IIS, p. 21 : « Partis du marxisme révolutionnaire, nous sommes arrivés au point où il fallait choisir entre rester marxistes et rester révolutionnaires ».

2 N. Poirier, Castoriadis, L’imaginaire radical,

3 Transparait ici l’influence de Max Weber sur la pensée de Castoriadis, sur lequel il avait d’ailleurs projeté de réaliser une thèse lors de son arrivée en France.

4 MRCM, p. 22

5 Valeur, égalité, justice, politique, De Marx à Aristote et d’Aristote à Marx

6 Valeur, égalité, justice, politique ; Castoriadis soulignant par les majuscules qu »à ses yeux Marx fait de la force de travail une Substance.

7 Ibid. p. 334

8 Par suite, c’est toute la théorie de la valeur proposée par Marx qui est critiquée.

9 Ainsi, il affirme dans le Mouvement révolutionnaire sous le Capitalisme moderne (p. 29) : « Ni le travail effecif à fournir pendant une heure, ni le salaire reçu en échange ne peuvent être déterminés par aucune espèce de loi, règle, norme ou calcul « objectifs ». »

Castoriadis insistera d’ailleurs régulièrement dans Socialisme ou Barbarie sur l’importance des résistances quotidiennes des travailleurs aux normes d’organisation du travail – notant qu’il s’agit d’un facteur de la détermination de la productivité qui en tant qu’imprévisible, contredit la possibilité d’une rationalité économique du Marché ou d’une théorie économique déterministe.

10 IIS, p. 84

11 IIS, p. 84

12 William James, Le pragmatisme, Paris, Champs Flammarion, 2007, « troisième leçon »

13 IIS, p. 81

14 IIS, p. 98

15 IIS, p. 83

16 IIS, p. 97

17 Ainsi, Castoriadis distingue deux orientations dans la pensée de Marx, l’une « hétéorciste, contemplative et spéculative », l’autre proprement révolutionnaire – toutes deux n’étant selon lui pas compatible.

18 IIS, p. 50

19 IIS, p. 37

20 Daniel Bensaïd, Politiques de Castoriadis, p. 256-257, in Réinventer l’autonomie,

21 Ibid.

22 Ibid.

23 Cds(intro), p. 13

24 CQFG, p. 80-81

25 CL2, p. 366

26 Voir notamment CL6, p. 208. Notons que Castoriadis défend l’idée que quand bien même nous ferions abstraction de la question de la finalité et des valeurs que présuppose la question des moyens, ceux-ci ne seraient pas susceptibles pour autant de rationalité, car celle-ci supposerait encore que l’on puisse prévoir objectivement certaine choses par définition imprévisible, tel par exemple l’évolution des progrès techniques, celle de la rémunération du travail ; et encore que l’on détienne l’ensemble des informations pertinentes sur la situation présente, ce qui est rendue impossible aussi bien parce que ces informations ont un coût que parce qu’elles sont innombrables. (CL2, « Développement » et « rationalité ».

27 CL5, p. 84

28 CL6, p. 202 ; Ces évolutions concernent le niveau des salaires (soit le coût du travail) qui ainsi que nous l’avons renvoit pour Castoriadis à un rapport de force, dont l’évolution est par définition imprévisible ; mais aussi l’évolution des moyens techniques (déterminants la productivité), ou encore celle de la demande (les goûts) des consommateurs.

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