Castoriadis – prolétariat et projet d’autonomie

L’intérêt que porte Castoriadis vis-à-vis de la problématique du sujet autonome et des moyens pouvant permettre d’établir des processus de socialisation qui travailleraient à la formation de tels sujets indique sans ambiguïté son opposition envers les perspectives marxistes accordant à une classe particulière, le prolétariat, un statut privilégié au sein d’un projet révolutionnaire. En effet, s’il y a pour Castoriadis nécessité d’une praxis révolutionnaire dans le cadre d’une lutte en faveur du projet d’autonomie, tout comme celle d’une praxis et d’une paideia au sein d’une société qui serait déjà rentrée dans une dynamique véritablement démocratique, c’est bien qu’il n’y a pas à ses yeux un processus historique qui de lui même engendrerait une classe dont l’essence serait d’être révolutionnaire, porteuse d’intérêts universels et portée par une mission historique : le renversement de la société capitaliste et l’abolition des classes sociales.

Certes, Castoriadis n’a pas toujours tenu une telle posture, ce refus « d’accorder à une catégorie sociale particulière […] une position souveraine ou « hégémonique »1 s’étant affirmé à partir de sa rupture définitive avec Marx. Avant cela, il reprenait en effet à son compte l’idée d’une lutte des classes, qui « durera autant que cette société », et par laquelle une « conscience socialiste » devrait se développer au sein du prolétariat2, prolétariat dont il estimait encore que lui « seul est une classe révolutionnaire, car pour lui seul est posé en termes d’existence quotidienne le problème central du socialisme, le sort de l’homme dans la production »3… Si alors Castoriadis constate déjà que le prolétariat n’est plus une classe révolutionnaire dans les fait, n’apparaissant « plus par son attitude effective et explicite dans les sociétés capitalistes modernes, comme une classe qui tend à agir pour renverser cette société »4, c’est bien dans la lutte de celui-ci qu’il situe la possibilité d’une révolution en vue de l’autonomie, soit, pour user du terme qu’il employait encore jusqu’à la fin des années 50, en vue de l’instauration d’une société socialiste. Cependant, aussi bien l’évolution de sa pensée – et de son positionnement face à Marx – que l’évolution des sociétés capitalistes et encore l’émergence de luttes en dehors du mouvement ouvrier (notamment celles des femmes et des jeunes) le conduisit à réviser ce point de vue. Sa rupture avec la vision marxiste de l’histoire s’accompagna ainsi du rejet de l’idée d’une lutte des classes déterminée par des facteurs économiques, dont la dynamique répondrait elle-même à des lois, car alors, demande Castoriadis, « A quel moment [pourrait-on] parler d’autonomie ou de créativité du prolétariat », répondant aussitôt que nous ne le pourrions jamais, et encore moins « au moment de la révolution puisque c’est précisément pour [Marx] le moment de la nécessité ontologique absolue, où l’histoire le « contraint » enfin de manifester son être »5. C’est d’ailleurs de ce point de vue qu’il souligne la parenté de son opposition à Marx avec celle d’une grande part de la philosophie héritée en générale, estimant que celui-ci, par une telle théorie de l’histoire et de la révolution, « est en servage auprès de Hegel, d’Aristote et de Platon : il voit (theorei) l’être (eidos) du prolétariat, il en inspecte la facture, il y découvre la puissance cachée (dunamis) qui deviendra nécessairement acte (energeia) révolutionnaire »6. Mais au-delà de ce rejet du déterminisme historique, l’augmentation des salaires des ouvriers, la généralisation de l’organisation bureaucratique et de la condition salariale, tout comme le fait que la « classe » ouvrière à proprement parler ne représente plus la même part de la population qu’auparavant, ont conduit Castoriadis à considérer que « la préparation historique, la gestation culturelle et anthropologique de la transformation sociale ne peut et ne pourra pas être l’œuvre du prolétariat, ni à titre exclusif, ni à titre privilégié », et qu’à l’inverse, le projet révolutionnaire d’une société autonome « concerne aujourd’hui […] en fait et en droit la presque totalité de la population »7.

Ainsi, la production de subjectivités révolutionnaires ne sera plus considérée comme devant découler de l’évolution du capitalisme, celle-ci étant au contraire marquée par la privatisation des individus, y compris des exploités qui plutôt que de rêver et de lutter pour la liberté et l’égalité s’enferment dans les désirs et plaisirs du consumérisme et des loisirs, pendant que les organisations de travailleurs (partis, syndicats) reproduisent les schèmes capitalistes de la bureaucratisation et de la hiérarchisation… La subjectivité, ou « conscience » révolutionnaire ne semble donc plus pouvoir résulter de l’exploitation en elle-même, ni non plus d’une avant-garde qui, possédant la théorie de la révolution, aurait à organiser les individus et groupes afin de les guider vers la conscience de leur intérêt véritable, puisqu’au contraire, c’est seulement la pratique autonome de la lutte qui est à même de faire progresser les acteurs de la lutte vers leur propre autonomie et vers l’autonomie collective. Là encore, l’autonomie est le moyen d’obtenir l’autonomie comme fin, et ainsi, de même que la démocratie dépend d’une activité démocratique productrice de sujets démocratiques, la lutte révolutionnaire doit elle aussi, de par sa forme même, être vectrice d’une subjectivation révolutionnaire, ce qui implique qu’elle s’organise elle-même de manière autonome, abolissant en son sein la bureaucratisation et la hiérarchisation qui ne peut que déresponsabiliser ceux qui, au contraire, doivent par leur lutte développer leur capacité et désir à être libre.

Notes et références

1 CdS(intro), p. 19

2 MRCM, p. 48

3 MRCM, p. 41

4 MRCM, p.16?

5 EMO(intro), p. 5

6 Ibid.

7 CdS(intro), p. 19

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