Philosophie

D’isabelle Garo à Castoriadis – à propos d’une lecture partielle et partiale…

Les commentateurs de Castoriadis ne sont pas si nombreux, et à quelques exceptions près, ils se concentrent la plupart du temps, à l’occasion d’un article, sur l’un des domaines qu’il a abordé plutôt que sur la façon dont il a réfléchit conjointement diverses perspectives – économique, politique, philosophique, sociologique, psychologique, etc. … Plus rares encore sont ceux qui entreprennent une critique tranchée des positions qu’il a soutenu, et lorsque c’est le cas, il y a fort à parier que leur virulence aura pour objet l’opposition marquée de Castoriadis au marxisme et à Marx – opposition qui s’élaborera au cours des années soixante, et qui eu pour particularité de se présenter non pas comme un abandon des perspectives de transformations radicales de la société, mais au contraire comme condition du maintient d’une ambition révolutionnaire, dans le cadre de sociétés capitalistes ayant largement évolué depuis les analyses développées par Marx.

C’est le cas d’Isabelle Garo, dont l’intervention est justement sous-titré de cette alternative provocatrice énoncée par Castoriadis dans son « bilan provisoire du marxisme »1 : « rester marxistes ou rester révolutionnaires ». Sa critique est sans concession, usant, en plus de conclusions lapidaires dont on chercherait en vain les développements ayant permit d’y aboutir, d’un sarcasme sous-jacent n’épargnant pas plus sa biographie que ses positions intellectuelles. Pourtant, dans son texte intitulé « Imagination et représentation de Castoriadis à Marx »2, Marx est présenté et défendu comme un penseur qui finalement pourrait bien être considéré comme précurseur, en un certain sens, des positions que Castoriadis a développé et opposé à Marx. (suite…)

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La torsion platonicienne – Castoriadis contre Platon

La présentation du rapport de l’ontologie au projet d’autonomie dans la philosophie castoriadienne, et de ce qu’elle doit ainsi à la pensée et à l’activité culturelle et politique de la Grèce du VIIe jusqu’à la fin du Ve siècle avant notre ère – conduit immanquablement à parler de celui qui, succédant à cette période, apparaît à la fois comme le philosophe grec par excellence, et à la fois comme le plus féroce opposant à l’idéal démocratique, « son ennemi juré » : Platon – « le plus grand de tous les philosophes »1, n’hésite pas à affirmer Castoriadis… Producteur à ses yeux d’une « deuxième institution de la philosophie », en ce qu’au-delà de l’activité de pensée philosophique qui se déployait depuis deux siècles au moins, et dont bien entendu il bénéficia, il instaurera le « discours philosophique, le mode d’argumentation, la définition des questions et leur engendrement réciproque indéfini, l’instrumentation de l’effort pour y répondre »2… Et Castoriadis accumule ses éloges : « ce que nous appelons aujourd’hui philosophie c’est toujours, sans aucun doute, Platon, même quand on est anti-platonicien », qu’à la suite de sa lecture, au contact de sa pensée philosophique, se fait sentir « l’impression, et plus que l’impression, la certitude qu’un travail a été fait et que l’on ne pensera plus désormais de la même façon, qu’il y a des erreurs qui ne sont plus possible et des galeries du labyrinthe à l’entrée desquelles nous avons définitivement poser l’inscription :  ‘Ici, impasse’ ». (suite…)

Castoriadis – Philosophie et question de la vérité

Précisons tout d’abord que par philosophie, Castoriadis ne désigne pas ici « des systèmes, des livres, des raisonnements scolastiques », mais « d’abord et avant tout, la mise en question de la représentation instituée du monde, des idoles de la tribu, dans l’horizon d’une interrogation illimitée »1, ou, comme il le répète ailleurs : « la mise en question des idola tribus, des représentations collectivement admises »2. De nouveau, il convient de souligner la qualification d’« illimitée », puisque c’est précisément à partir de là que Castoriadis spécifie « la philosophie proprement dite de toutes les rationalisations d’une croyance que nous connaissons par ailleurs : « théologie », commentaire sur les textes sacrés, philosophie hindoue pour une grande partie, Talmud, Kabbale, etc. »3… L’activité philosophique se distingue ainsi selon Castoriadis par son refus de toute autorité, « intra- [ou] extra-mondaine »4, restreignant le cadre de son interrogation : la philosophie, contrairement aux rationalisations de croyances, « n’a rien à sauver »5. (suite…)

Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés.

S’il apparaît pertinent à Castoriadis de prendre soin de développer les implications de la manifestation de l’imaginaire radical au sein du social historique, notamment sur les considérations ontologiques induites, cela est tout d’abord dû au constat – réclamant éclaircissements – que les sociétés ont globalement ignoré le fait qu’elles s’auto-instituaient, et qu’en conséquence, leurs normes et manières d’exister ne reposaient non pas sur un ordre, une raison, ou un être universel et absolu et déterminé de part en part, mais sur l’activité créatrice, instituante, de leur imagination individuelle et collective. Cela signifie que la plupart des sociétés se sont ignorées comme origine de leur monde (toujours humain et social) en attribuant aux significations qu’elles ont instituées une source « extra-sociale »1, soit en tant qu’immanente à la nature de l’homme ou de l’être, soit en tant qu’ordre transcendant, téléologique ou éthique. Si toute société doit fournir du sens et l’instituer, il se trouve que la très grande majorité de celles-ci le font de telle façon qu’elles occultent le fait qu’elles le fassent : les significations imaginaires sociales qu’elles crées comportent l’idée, la représentation, le sentiment du caractère universellement et absolument valable de ces significations et institutions qui les incarnent, de même qu’elles comportent la conviction a priori inébranlable de s’originer dans un au-delà de la société et de la contingence. C’est cette modalité de l’institution de la société que Castoriadis considère aliénée, et qu’il nomme hétéronome en tant qu’elle interdit toute lucidité sur la valeur relative des normes et vérités instituées. Dans cette optique, les ontologies unitaires et/ou déterministes ne sont plus critiquées simplement en tant que fausses ou erronées, mais surtout en ce qu’elles participent de l’hétéronomie sociale et individuelle, d’une part en posant et en imposant un imaginaire clos, une « clôture du sens », d’autre part en fondant (en pensant fonder) du même coup la légitimité des institutions et de l’ordre social. (suite…)