abîme

Castoriadis – L’art et la démocratie

Une autre thématique relativement marginale au sein des analyses castoriadiennes concernant l’autonomie nous semble mériter néanmoins quelques commentaires dans le cadre de l’examen de la problématique de la culture dans une société démocratique, en ce qu’elle permet d’entrevoir le caractère non subordonné de cette dimension culturelle vis-à-vis de la politique tout en servant cependant les processus de subjectivation et de socialisation à même, selon Castoriadis, d’engendrer des individus démocratiques. Il s’agit du thème de la création artistique, que nous avons déjà abordé à propos de la tragédie grecque, et dont justement nous avons pu dire qu’indépendamment des opinions d’ordres politiques que les pièces comportent à l’occasion, Castoriadis y voie l’une des institutions essentielles du régime athénien, notamment au titre d’institution concernant l’auto-limitation, en tant que présentification du chaos et de l’hubris, soit de l’insensé du monde et de l’existence, de la dimension immaîtrisable de nos actes, de leurs conséquences et significations (celles-ci dépendant en partie de celles-là). (suite…)

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Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés.

S’il apparaît pertinent à Castoriadis de prendre soin de développer les implications de la manifestation de l’imaginaire radical au sein du social historique, notamment sur les considérations ontologiques induites, cela est tout d’abord dû au constat – réclamant éclaircissements – que les sociétés ont globalement ignoré le fait qu’elles s’auto-instituaient, et qu’en conséquence, leurs normes et manières d’exister ne reposaient non pas sur un ordre, une raison, ou un être universel et absolu et déterminé de part en part, mais sur l’activité créatrice, instituante, de leur imagination individuelle et collective. Cela signifie que la plupart des sociétés se sont ignorées comme origine de leur monde (toujours humain et social) en attribuant aux significations qu’elles ont instituées une source « extra-sociale »1, soit en tant qu’immanente à la nature de l’homme ou de l’être, soit en tant qu’ordre transcendant, téléologique ou éthique. Si toute société doit fournir du sens et l’instituer, il se trouve que la très grande majorité de celles-ci le font de telle façon qu’elles occultent le fait qu’elles le fassent : les significations imaginaires sociales qu’elles crées comportent l’idée, la représentation, le sentiment du caractère universellement et absolument valable de ces significations et institutions qui les incarnent, de même qu’elles comportent la conviction a priori inébranlable de s’originer dans un au-delà de la société et de la contingence. C’est cette modalité de l’institution de la société que Castoriadis considère aliénée, et qu’il nomme hétéronome en tant qu’elle interdit toute lucidité sur la valeur relative des normes et vérités instituées. Dans cette optique, les ontologies unitaires et/ou déterministes ne sont plus critiquées simplement en tant que fausses ou erronées, mais surtout en ce qu’elles participent de l’hétéronomie sociale et individuelle, d’une part en posant et en imposant un imaginaire clos, une « clôture du sens », d’autre part en fondant (en pensant fonder) du même coup la légitimité des institutions et de l’ordre social. (suite…)

Castoriadis – L’aliénation: clôture du sens et hétéronomie, Intro

La conceptualisation de l’imaginaire radical par Castoriadis ne vise pas simplement à l’élaboration philosophique d’une nouvelle anthropologie intégrant et articulant les optiques psychanalytiques et sociologiques. Le paradigme de la liberté comme autonomie, propre à sa démarche et réflexion philosophique, constitue bel et bien le fil directeur et la cohérence des « labyrinthes » qu’il trace en parcourant les différents aspects de la spécificité humaine. Il n’y a donc pas de véritable rupture au sein du cheminement intellectuel de Castoriadis, mais bien plutôt continuité, et cela quand bien même il ne s’agirait pas d’une stricte linéarité1. Ainsi, le thème de l’imagination radicale et de la création à laquelle elle s’affilie, et qui se manifeste selon lui clairement chez l’humain par sa psyché et par le social-historique dans lequel il se tient nécessairement, loin de contredire ou même de se défaire des problématiques concernant l’émancipation individuelle et collective, constituent pour lui le moyen de justifier, prolonger et approfondir (non pas de “fonder”) le projet d’autonomie qu’il avait commencer à défendre à l’époque de sa participation à la revue « Socialisme ou Barbarie ». En affirmant l’impossibilité de définir l’humain, que ce soit par une ousia, une phusis2, un logos ou encore un télos, et en avançant du même geste l’impossibilité d’établir une théorie explicative du social-historique, Castoriadis ne se contente pas d’aboutir à la conclusion de l’indétermination inexorablement irréductible du devenir humain, ou de l’inexistence définitive de valeurs suprêmes… (suite…)