autonomie

Castoriadis – L’art et la démocratie

Une autre thématique relativement marginale au sein des analyses castoriadiennes concernant l’autonomie nous semble mériter néanmoins quelques commentaires dans le cadre de l’examen de la problématique de la culture dans une société démocratique, en ce qu’elle permet d’entrevoir le caractère non subordonné de cette dimension culturelle vis-à-vis de la politique tout en servant cependant les processus de subjectivation et de socialisation à même, selon Castoriadis, d’engendrer des individus démocratiques. Il s’agit du thème de la création artistique, que nous avons déjà abordé à propos de la tragédie grecque, et dont justement nous avons pu dire qu’indépendamment des opinions d’ordres politiques que les pièces comportent à l’occasion, Castoriadis y voie l’une des institutions essentielles du régime athénien, notamment au titre d’institution concernant l’auto-limitation, en tant que présentification du chaos et de l’hubris, soit de l’insensé du monde et de l’existence, de la dimension immaîtrisable de nos actes, de leurs conséquences et significations (celles-ci dépendant en partie de celles-là). (suite…)

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Castoriadis – L’institution de l’individu autonome

Une fois admis que le processus d’individuation est avant tout un processus de socialisation, par lequel la psyché intériorise les significations imaginaires sociales, c’est-à-dire une fois que l’individu est lui-même considéré comme institué par la société, la question du projet d’autonomie devient alors aussi celle des modalités convenant à la perspective de l’institution d’individus autonomes. Car il est clair que pour Castoriadis une démocratie ne peut exister et perdurer que si elle est composée « d’individus démocratiques » ; qu’il n’y a de collectivité autonome, c’est à dire réflexive et lucide, que si ses membres sont eux-mêmes lucides et capables d’une activité réflexive1. Autonomie individuelle et autonomie de la société sont donc véritablement indissociables, et cela au même titre que le sont les notions d’individu et de société, « puisque quand nous disons individu, nous parlons d’un versant de l’institution sociale, et, quand nous parlons d’institution sociale, nous parlons de quelque chose dont le seul porteur effectif, efficace et concret est la collectivité des individus »2… Affirmant qu’une « politique de l’autonomie […] ne peut exister qu’en tenant compte de la dimension psychique de l’être humain »3, Castoriadis présente ainsi ce qu’il désigne sous les termes de « paideia démocratique » comme une problématique centrale du projet d’autonomie. C’est alors que les différentes procédures visant à assurer un processus d’auto-institution démocratique ne sont plus seulement à considérer en termes d’application du principe d’égalité des citoyens, mais encore telles des instruments devant aussi participer à la formation des individus comme citoyens. Ainsi, plutôt que d’engendrer véritablement une nouvelle enquête concernant le type d’institution adéquat à la formation de subjectivités autonomes, une telle considération conduit surtout Castoriadis à mettre en évidence l’interdépendance entre l’autonomie en tant que fin et en tant que moyen. (suite…)

Castoriadis – Sphère politique et sphère privée

L’analyse des institutions politiques contemporaines qu’opère Castoriadis pourrait d’une certaine façon être résumée en une dénonciation du caractère aujourd’hui privé du pouvoir instituant, c’est-à-dire de ce qui, en démocratie, devrait être du ressort des affaires publiques, puisqu’engageant toute la collectivité… État, représentation et experts politiques sont alors en quelque sorte les figures incarnant la privatisation des institutions politiques aux dépens d’une appartenance collective de celles-ci, de leur ouverture effective à la participation de tous1 . Le projet d’autonomie, en tant que projet de démocratie radicale dont les membres participeraient au travail politique en tant qu’égaux, est finalement un projet d’institution d’une sphère sociale politique qui ne soit pas « objet d’appropriation privée par des groupes particuliers »2, mais qui au contraire soit véritablement publique. Conceptualisant la politique comme affaire commune, et afin que cela ne soit pas qu’une formule, Castoriadis pose le devenir véritablement public de ce qu’il appelle la « sphère publique/publique » comme condition sine qua non de l’autonomie collective, et ainsi comme appartenant à la définition de la démocratie elle-même. (suite…)

Castoriadis – La démocratie : l’égalité et la liberté comme condition réciproque

Penser la société dans un rapport nécessaire à l’institution d’un nomos (d’un monde de significations imaginaires et d’institutions sociales dont le contenu est contingent) par lequel ses membres se socialisent, implique pour Castoriadis une élaboration de l’idée de liberté qui ne soit ni en opposition avec celle d’une législation et d’un pouvoir qui s’exerceraient au sein de la société, ni non plus rabattue uniquement du côté de l’individu, comme « liberté de conscience » inaliénable, pensée indépendamment des institutions et lois sociales, et donc indépendamment de la possibilité effective, pour les individus, d’agir de manière autonome. C’est d’ailleurs la raison de l’équivalence terminologique posée par Castoriadis entre liberté et autonomie : l’individu autonome n’est pas celui qui est simplement libre de penser, mais celui qui est libre de poser ses lois, ses normes, et ainsi, puisque toute collectivité humaine existe en tant que telle dans la mesure où sont instituées des normes collectives, et que par conséquent l’autonomie des individus (l’auto-nomos) ne saurait signifier l’exigence d’une disparition de toute forme de société instituée (de normes sociales), la liberté d’un individu est indissociable d’une liberté collective, d’une participation à un pouvoir collectif qui s’exerce sur la collectivité… En un mot, la liberté des individus ne s’opposerait pas aux législations, juridictions et gouvernements en eux-mêmes, mais exigerait que ces derniers dépendent de ceux-ci : « la liberté sous la loi – autonomie – signifie participation à la position de la loi »1. Or, cette participation, cette possibilité de dire « que cette loi est la mienne – que […] j’ai eu la possibilité effective de participer à sa formation et à sa position (même si mes préférences n’ont pas prévalu) »2, puisqu’alors définie comme élément essentiel de la liberté des individus, implique aussi que la notion d’égalité ne s’y oppose pas, mais, contrairement à ce qu’ont pu affirmer nombre de penseurs à ce propos, soient deux notions indissociables. (suite…)

Castoriadis – la Démocratie comme régime tragique : indétermination et instabilité…

La position castoriadienne concernant la démocratie (le projet d’autonomie) ne se réduit pas au champ stricte de la philosophie politique, et au contraire tisse ensemble différentes perpectives sur l’Homme, le social-historique, et sur l’Etre en général. Cependant, la singularité de cette analyse n’est pas tant dans le croisement de ces objets de réflexions que dans la manière dont ils sont pensés ensembles tout en préservant leur hétérogénéité, ou plus précisément sans être confondus, homogénéisés en un Tout unique, qui aboutirait ou prétendrait pouvoir aboutir à la révélation de la cohérence globale du monde, et in fine à une organisation fiable et définitive du social-historique… Tout au contraire, Castoriadis recours aux conceptions et représentations de l’antiquité grecque sur le monde en général (comme Cosmos s’originant dans le Chaos) et sur le monde social en particulier (comme monde du nomos, produit de l’activité créatrice, instituante des collectivités humaines) de manière à ce que ni la philosophie, ni la politique, ne puissent être comprises dans une perspective d’aboutissement – espoirs de résolution des problèmes constitués par la nécessaire mise en sens du monde, de la société ou de l’existence – mais qu’à l’inverse, philosophie comme politique sont reconnues au titre d’activités créatrices singularisées par leur radicalité réflexive, c’est à dire par le caractère illimité des questionnements qu’elles mettent en œuvre, et donc par la diversité des représentations et des opinions qu’elles peuvent générer… (suite…)

Castoriadis – La démocratie et la confrontation des doxaï

Contre Platon (et à partir du texte de Platon), Castoriadis prend parti pour Protagoras, si ce n’est rigoureusement parlant, du moins sur ce qu’il juge l’essentiel : « il n’y a pas de savoir assuré en politique, ni de techné politique appartenant à des spécialistes », il n’y a au contraire « que de la doxa, de l’opinion, et cette doxa est également et équitablement partagée entre tous »1. C’est à tout les hommes, rétorque en effet Protagoras à Platon, par le recours aux mythes, que Zeus accorda la justice et la pudeur, entre tous qu’il les partagea, « car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns »2. Ainsi, explique Protagoras, s’il faut bien entendu recourir aux spécialistes pour ce qui concerne leur domaine, et qu’à l’inverse, celui qui prétendrait donner conseil sur une discipline qu’il ne connaîtrait ni ne pratiquerait ne saurait être toléré, les Athéniens ont cependant raison « d’accueillir les conseils du forgeron et du cordonnier en matière de politique »3, et ainsi de permettre que tous puissent donner leur opinion sur la justice: puisque tous doivent posséder cette vertu (et feindra de la posséder s’il ne l’a pas), sans quoi l’existence de la cité elle-même serait impossible. (suite…)

Castoriadis – De la rupture de la clôture du sens à l’interrogation illimitée

 Toute société se rapporte, selon Castoriadis, à un mouvement d’auto-institution : chacune d’entre-elle créée pour elle-même un ensemble de significations imaginaires visant à donner un sens à la réalité, et ne peut y parvenir, et par conséquent subsister, qu’à la condition de « s’étayer » suffisamment sur la réalité effective1. Ce n’est donc pas sur ce point que s’opère la distinction entre société aliénée et autonome, mais sur l’occultation de ce mouvement d’auto-institution, c’est-à-dire sur l’auto-occultation qu’entretient une société hétéronome au sujet de son propre processus2. Cette « méconnaissance par la société de son propre être comme création et créativité »3 implique – et en un certain sens vise – une clôture des significations, ou dit autrement, l’impossibilité de la mise en question de ce qui est affirmé comme vrai et juste. L’attribution d’une origine sacralisée ou absolutisée de la norme et de la signification est de ce fait analysée par Castoriadis comme « dénégation » et « recouvrement de l’Abîme/Chaos/Sans-Fond »4 : c’est afin de pouvoir garantir nos représentations comme vraies (et nos lois comme justes) qu’est niée la créativité humaine, et plus généralement l’idée de création, en ce qu’elle est justement manifestation du « Chaos » et de « l’Abîme » – et conduirait donc, si elle n’était occultée, à considérer le « non-sens qui borde et pénètre tout sens », autrement dit à entrevoir le caractère relativement contingent et incertain de ce qui était vécu comme nécessaire ou normal… (suite…)

Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés (2/2)

La perspective castoriadienne sur l’hétéronomie, faisant retour sur la manière dont est pensé la réalité, peut apparaître comme ayant peu de rapport avec le concept d’aliénation tel qu’ont pu le présenter Marx et d’autres à sa suite, concernant les rapports de production et les rapports du travailleur à son travail comme moyen, activité et produit dont il est dépossédé1. Pourtant, en définissant l’aliénation comme hétéronomie, autrement dit comme le fait de ne pas être à l’origine de ses propres lois2, fidèle en cela à un usage étymologique du terme, la situation du travailleur exploité et dépossédé de son travail peut bien être comprise comme une situation aliénante et aliénée en tant qu’elle est liée à des institutions (entreprise capitaliste…) et des significations sociales (marchandises…) elles-mêmes assimilables à l’hétéronomie instituée, puisque s’estimant tantôt rationnellement tantôt naturellement fondées. Simplement, dans le cadre de la réflexion castoriadienne, il ne s’agit plus que d’un type, d’un cas parmi d’autres d’aliénation, rapporté à la division et à la hiérarchisation des classes sociales, elles-mêmes indissociables d’une légitimation/explication mystique et fondamentalement arbitraire, qui s’ignore comme telle3. Par conséquent, explorer l’intimité qui existe entre les pensées closes – qu’elles émanent du religieux en tant que tel, ou de la philosophie et de la science – et les sociétés closes, revient effectivement à considérer l’aliénation sous des aspects notoirement différents des analyses marxistes, mais ne se présente pas pour autant comme entièrement antinomique et inconciliable avec elles4. (suite…)

Castoriadis – L’aliénation: clôture du sens et hétéronomie, Intro

La conceptualisation de l’imaginaire radical par Castoriadis ne vise pas simplement à l’élaboration philosophique d’une nouvelle anthropologie intégrant et articulant les optiques psychanalytiques et sociologiques. Le paradigme de la liberté comme autonomie, propre à sa démarche et réflexion philosophique, constitue bel et bien le fil directeur et la cohérence des « labyrinthes » qu’il trace en parcourant les différents aspects de la spécificité humaine. Il n’y a donc pas de véritable rupture au sein du cheminement intellectuel de Castoriadis, mais bien plutôt continuité, et cela quand bien même il ne s’agirait pas d’une stricte linéarité1. Ainsi, le thème de l’imagination radicale et de la création à laquelle elle s’affilie, et qui se manifeste selon lui clairement chez l’humain par sa psyché et par le social-historique dans lequel il se tient nécessairement, loin de contredire ou même de se défaire des problématiques concernant l’émancipation individuelle et collective, constituent pour lui le moyen de justifier, prolonger et approfondir (non pas de “fonder”) le projet d’autonomie qu’il avait commencer à défendre à l’époque de sa participation à la revue « Socialisme ou Barbarie ». En affirmant l’impossibilité de définir l’humain, que ce soit par une ousia, une phusis2, un logos ou encore un télos, et en avançant du même geste l’impossibilité d’établir une théorie explicative du social-historique, Castoriadis ne se contente pas d’aboutir à la conclusion de l’indétermination inexorablement irréductible du devenir humain, ou de l’inexistence définitive de valeurs suprêmes… (suite…)