auto-création

Castoriadis – psychanalyse et pédagogie comme activité pratico-poïetique

Les critiques envers la psychanalyse ont été nombreuses et variées, souvent virulentes, et s’adressant aussi bien à sa dimension théorique que pratique. Il n’est pas question ici d’en rendre compte, non seulement parce que Castoriadis lui-même – ce qui pourrait d’ailleurs lui être reproché – réfléchi et pratiqua la psychanalyse, et s’appuya largement sur les travaux de Freud, sans pour autant entreprendre une défense rigoureuse de ce dernier contre les multiples accusations qui furent portées à son encontre ; ensuite parce que seules certaines de ces critiques semblent ici rentrer dans le cadre de notre sujet, l’autonomie. A leurs propos, nous allons d’ailleurs voir que plutôt que de les réfuter, il s’y accorde dans une large mesure, mais au lieu d’abandonner pour cela l’approche psychanalytique, il s’employa à en proposer une définition originale – dont nous avons déjà abordé certain aspects théoriques précédemment (ici), et que nous allons maintenant approfondir dans la perspective fournie par les concepts de paideia et de praxis. (suite…)

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Castoriadis – L’institution de l’individu autonome

Une fois admis que le processus d’individuation est avant tout un processus de socialisation, par lequel la psyché intériorise les significations imaginaires sociales, c’est-à-dire une fois que l’individu est lui-même considéré comme institué par la société, la question du projet d’autonomie devient alors aussi celle des modalités convenant à la perspective de l’institution d’individus autonomes. Car il est clair que pour Castoriadis une démocratie ne peut exister et perdurer que si elle est composée « d’individus démocratiques » ; qu’il n’y a de collectivité autonome, c’est à dire réflexive et lucide, que si ses membres sont eux-mêmes lucides et capables d’une activité réflexive1. Autonomie individuelle et autonomie de la société sont donc véritablement indissociables, et cela au même titre que le sont les notions d’individu et de société, « puisque quand nous disons individu, nous parlons d’un versant de l’institution sociale, et, quand nous parlons d’institution sociale, nous parlons de quelque chose dont le seul porteur effectif, efficace et concret est la collectivité des individus »2… Affirmant qu’une « politique de l’autonomie […] ne peut exister qu’en tenant compte de la dimension psychique de l’être humain »3, Castoriadis présente ainsi ce qu’il désigne sous les termes de « paideia démocratique » comme une problématique centrale du projet d’autonomie. C’est alors que les différentes procédures visant à assurer un processus d’auto-institution démocratique ne sont plus seulement à considérer en termes d’application du principe d’égalité des citoyens, mais encore telles des instruments devant aussi participer à la formation des individus comme citoyens. Ainsi, plutôt que d’engendrer véritablement une nouvelle enquête concernant le type d’institution adéquat à la formation de subjectivités autonomes, une telle considération conduit surtout Castoriadis à mettre en évidence l’interdépendance entre l’autonomie en tant que fin et en tant que moyen. (suite…)

Castoriadis – Le social-historique, ou la société comme auto-création et auto-altération

L’indétermination intrinsèque à l’activité de l’imaginaire social, autrement dit l’absence d’un asservissement rigoureux de l’institution des significations imaginaires à une finalité ou à une fonction immanente ou intrinsèque à la nature des hommes ou des sociétés, n’implique pas uniquement une dimension fondamentalement arbitraire de tout imaginaire institué (ce qui ne signifie pas entièrement ou totalement arbitraire…), mais conduit par ailleurs à s’intéresser à l’activité même de cet imaginaire social, et non plus simplement à son résultat. Cela veut dire, en termes castoriadiens, en venir à réfléchir « l’imaginaire social instituant » comme origine de la société instituée, cette dernière désignant les significations imaginaires et institutions une fois créées. Si l’activité de création par l’imaginaire social suppose nécessairement (par définition) l’existence d’un collectif, et se réalise dans et par ce collectif (sans quoi ces significations n’auraient rien de sociales et resteraient de simples phantasmes personnels), ces créations collectives ne sont pas pour autant définitives et inaltérables, loin de là. Pour Castoriadis, l’activité instituante de la société ne cesse véritablement jamais ; elle est non seulement à l’origine de l’imaginaire institué, mais elle est de plus reprises et re-créations incessantes de celui-ci. Certes, au yeux de Castoriadis, la très grande majorité des sociétés que nous pouvons connaître se sont instituées dans la « clôture du sens », ce qui veut dire qu’elles ont rendu quasiment impossible une remise en question des normes établies, et cela de part le type même de significations instituées qui renvoient à l’existence de “lois” ou de Vérités transcendantes, ou, plus globalement, dont l’origine est pensée comme « extra-sociale »1. Cependant, même la possibilité effective de cette clôture n’induit pas qu’il y ait une inertie totale de la société qui résorberait toute dimension historique ; il y a « auto-altération » inhérente à l’imaginaire social, et lorsque la société tend à sa stricte reproduction, celle-ci ne peut-être qu’imparfaite ou qu’apparente2. En effet, le terme de création signifie pour Castoriadis « position de nouvelles déterminations – l’émergence de nouvelles formes […] de nouvelles lois »3, et par conséquent l’imaginaire instituant, en tant qu’activité créatrice, n’est selon lui jamais indéfiniment ni absolument contraint à la reproduction de l’institué, mais au contraire, inscrit toujours la société dans un processus d’auto-transformation. Ainsi, il affirme que la société, « en tant qu’instituante comme en tant qu’instituée, […] est intrinsèquement histoire »4, et c’est en ce sens qu’il emploiera le terme de social-historique pour désigner cette conception de la société. (suite…)

Castoriadis – L’imaginaire social ou la création d’un monde commun de significations

L’usage du terme d’institution par Castoriadis ne se limite pas uniquement à ce qu’il désigne dans son sens courant (école, sécurité sociale, tribunal, église, etc.…), mais englobe plus largement l’ensemble des manières-d’être instituées d’une société, considérant ainsi les langues ou les structures familiales comme des institutions, d’ailleurs parmi les plus fondamentales. Ces institutions sont dans cette optique inséparables des « significations imaginaires » spécifiques à chaque société, en tant qu’elles en sont les « incarnations »ou matérialisations dans le monde social; et ces significations imaginaires sont pensées par Castoriadis comme l’ensemble des mises en sens effectuées par l’imaginaire social, qui se déploie au sein des collectif d’individus, et à la condition duquel il peut y avoir individu et société. (suite…)