Castoriadis – L’aliénation: clôture du sens et hétéronomie, Intro

La conceptualisation de l’imaginaire radical par Castoriadis ne vise pas simplement à l’élaboration philosophique d’une nouvelle anthropologie intégrant et articulant les optiques psychanalytiques et sociologiques. Le paradigme de la liberté comme autonomie, propre à sa démarche et réflexion philosophique, constitue bel et bien le fil directeur et la cohérence des « labyrinthes » qu’il trace en parcourant les différents aspects de la spécificité humaine. Il n’y a donc pas de véritable rupture au sein du cheminement intellectuel de Castoriadis, mais bien plutôt continuité, et cela quand bien même il ne s’agirait pas d’une stricte linéarité1. Ainsi, le thème de l’imagination radicale et de la création à laquelle elle s’affilie, et qui se manifeste selon lui clairement chez l’humain par sa psyché et par le social-historique dans lequel il se tient nécessairement, loin de contredire ou même de se défaire des problématiques concernant l’émancipation individuelle et collective, constituent pour lui le moyen de justifier, prolonger et approfondir (non pas de “fonder”) le projet d’autonomie qu’il avait commencer à défendre à l’époque de sa participation à la revue « Socialisme ou Barbarie ». En affirmant l’impossibilité de définir l’humain, que ce soit par une ousia, une phusis2, un logos ou encore un télos, et en avançant du même geste l’impossibilité d’établir une théorie explicative du social-historique, Castoriadis ne se contente pas d’aboutir à la conclusion de l’indétermination inexorablement irréductible du devenir humain, ou de l’inexistence définitive de valeurs suprêmes…

À partir de ces thèses qu’il est finalement possible de trouver relativement banales, ce sont aussi et peut être surtout les notions d’aliénation et de liberté que Castoriadis travaille. En repositionnant le sujet humain au sein d’un réseau de « pour-soi » irréductibles les uns aux autres et indéterminés dans leur devenir, il ne s’agit plus de penser l’autonomie comme pure transparence à soi (de la société ou de l’individu), ni par conséquent toute opacité à soi comme aliénation. Au contraire, tout l’enjeu qui se dégage de cette tentative d’élucidation du mode d’être des représentations humaines et de l’auto-institution des sociétés, en s’affrontant constamment au monisme et déterminisme ontologique, consiste justement pour une bonne part à rendre concevable et à penser l’aliénation comme contingence et non nécessité, et par conséquent à proposer une conception de la liberté que l’on puisse atteindre, par opposition à l’abstraite et totale liberté d’un sujet pur3 ou d’une société maîtrisant entièrement son devenir.

Ainsi, en premier lieu, l’institution des sociétés sera pour Castoriadis aliénée lorsque hétéronome, c’est-à-dire lorsque leurs significations imaginaires centrales incluent l’idée d’une fondation « extra-sociale », transcendante ou universelle des normes, lois et représentations du monde qu’elles ont instituées. Autrement dit, c’est la négation de la dimension créative, indéterminée et « surnaturelle » du social-historique, pour laquelle la notion d’imaginaire radical est centrale et sur laquelle Castoriadis revient constamment, qui représente selon lui le phénomène à la base de toute aliénation des sociétés historiques. Cette négation est ainsi analysée comme « occultation de l’abîme » – celui-ci que nous avons aperçu au cœur du “processus” d’institution et d’altération des sociétés tout autant que de celui du “fonctionnement” de la psyché – et elle aboutirait d’une part à la « clôture du sens », d’autre part à « l’autonomisation » des institutions (ce qui correspond en un certain sens à leur clôture).

En second lieu, c’est par le biais du détour psychanalytique sur lequel nous nous sommes arrêtés que Castoriadis confère une large place à l’analyse de la dimension individuelle et subjective de l’aliénation comme hétéronomie, sans pour autant ni dévier dans une théorie du sujet humain isolé et donc isolable, ni prétendre à la possibilité d’une liquidation de l’inconscient ou d’une pleine auto-détermination du sujet, comprise alors comme phantasme d’émancipation aussi bien des contraintes du corps biologique que du monde social… Il s’agit alors de comprendre non seulement le type de conceptions et d’institutions du monde et de la société qui induisent l’hétéronomie, mais aussi les raisons pour lesquels Castoriadis dit d’un individu qu’il est hétéronome, et encore les raisons pour lesquelles il est ainsi fabriqué par la société, autrement dit l’articulation essentielle entre hétéronomie sociale et individuelle, entre aliénation “objective” et “subjective”.

Enfin, il ne suffit pas de faire le constat qu’une telle approche de la thématique de l’aliénation ne s’applique pas uniquement aux sociétés capitalistes, et semble au contraire s’appuyer plus sur une opposition au mysticisme, en un sens large et relativement propre à l’auteur4, que sur une analyse des rapports de classes. Car si le capitalisme n’est pas le seul mode d’organisation social à être concerné par le concept d’hétéronomie, celui-ci, en tant que conceptualisation originale de l’aliénation, implique aussi une critique spécifique des sociétés modernes, de leurs institutions, de leurs significations centrales, et du type d’individu qu’elles produisent. Le problème est alors de cerner cette originalité et cette spécificité de la conception castoriadienne de l’aliénation, et la question consiste à savoir si elle apporte véritablement une perspective qui, en plus d’une certaine nouveauté, possèderait une efficacité théorique et encore les moyens d’élaborer des pratiques visant l’autonomie de la société.

Notes et références

1 N. Poirier

2 Castoriadis accepte occasionnellement l’emploi du terme de phusis de l’homme (« au sens de l’effectivité universelle »), celle-ci correspondant alors à l’imaginaire radicale. Il ajoute alors que « cette phusis ne coïncide avec aucune norme […] ni ne permet, comme telle, de « déduire » ou de « fonder » des normes », Voir : « Fait et à faire » in Les carrefours … t.5, p.28-29.

3 L’autonomie castoriadienne diffère ainsi clairement du concept kantien, et à vrai dire s’y oppose, ne serais-ce qu’en ce que l’autonomie n’est pas pour Castoriadis réductible à sa dimension individuelle mais concerne tout autant l’institution de la société. A ce propos, voir  Les carrefours… t.5, p.276-283

4 La conception que défend Castoriadis peut néanmoins être rapprochée sur différents points de l’approche de Max Weber, sur lequel il avait entrepris un travail de thèse. Voir notamment: Institution de la société et religion, in Les carrefours… t.2,

 

Cet article appartient à la seconde partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « L’aliénation : hétéronomie individuelle et collective », comporte les articles :

Sur la dimension hétéronomie du capitalisme

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