Revenu de base, universel, garanti… Quelle Révolution ?

Ce texte est aussi une introduction à un second, concernant la proposition du salaire à vie de B. Friot.

L’ouverture d’une brèche ?

L’idée de garantir un revenu à tous, indépendamment de l’occupation d’un emploi, fait partie des propositions qui permettent d’interroger en profondeur un nombre conséquent des pseudo-évidences structurant les représentations et normes instituées. Défendre un droit au revenu, ce n’est pas seulement défendre la possibilité pour tous d’obtenir les moyens d’une vie décente, dans une société où la nourriture, les logements et toutes sortes de marchandises moins nécessaires abondent, mais où l’argent et le travail, mal distribués ou trop rare, manquent à beaucoup – si bien que finalement l’on jette en quantité nourriture et objets, et laissons inoccupés plus de logements qu’il n’y a de sans-domicile. Ce n’est pas seulement ré-affirmer que, puisque nous avons les moyens, nous avons le devoir de rendre effectifs les droits les plus fondamentaux, ceux qui garantissent la plus basique des sécurités, et les conditions les plus élémentaires de l’égalité ou de la liberté. Qu’il est insensé, et pour tout dire criminel de laisser le marché organiser la misère en valorisant le gaspillage, en simulant la rareté…. C’est aussi prendre acte du fait que la quantité de travail nécessaire pour (sur-)produire ce dont nous avons besoins ne justifie plus de conditionner l’accès au revenu à celui d’un emploi. Ainsi, la proposition d’un revenu garanti inconditionnel interroge le rôle et le statut du travail-emploi, et le place dans une perspective où les activités hors-marché, nombreuses et pour beaucoup socialement plus utiles, moins nuisibles que quantité d’emplois, sont prises en compte, et reconnues comme ayant une valeur qui, bien qu’extérieure au marché, est pourtant évidente sur le plan social, et probablement d’autant plus que justement, elle ne s’intègre pas à ce marché.

Les débats sur le revenu universel est l’occasion de soulever une série de questions d’ordres philosophiques et politiques relativement subversives, qui ne sont peut-être pas sans influence sur le succès relatif que rencontre cette proposition. Que voulons-nous faire de nos existences ? Peut-on être libre lorsque la misère menace ceux qui ne se soumettent pas, ou ne parviennent pas à se soumettre aux dispositifs de rentabilisation marchande de leurs activités ? L’intégration de tous, et de tout ce qu’il y a à faire (et donc finalement la définition même de ce qu’il y a à faire) au marché du travail, en plus d’être factuellement irréalisable, n’est-elle pas détestable ? Quel sens y a-t-il à contrôler et harceler les sans-emploi pour qu’ils prouvent inlassablement leur désir et leur effort à « s’insérer » sur un marché saturé, dont le fonctionnement actuel repose en partie sur l’exclusion mécanique d’un certain nombre d’entre-nous ? Les richesses actuellement produites, dépendant en grande partie d’un héritage social, c’est-à-dire dépendant de ce qui a été produit hier, ne devraient-elles pas profiter à tous1 ? Lorsque les partisans d’un revenu universel pose la question, érigée en slogan : « que feriez-vous si votre revenu était garanti ? », il semble assez clairement vouloir rendre évident pour chacun que ce n’est pas tant le fait d’être socialement actif qui nous oppresse, mais notre travail, notre emploi, ses conditions d’effectuation, et l’accaparement par celui-ci d’à peu près l’ensemble de notre temps, de nos existences. Proposer l’accès inconditionnel à un revenu suffisant pour vivre, de manière frugale certes, mais suffisant, c’est clairement, pour la plupart de ses partisans, vouloir que tous se posent véritablement la question du sens de leur vie. Les mettre face à la domination plus ou moins violente, plus ou moins absurde, qui défini aujourd’hui le travail. C’est aussi vouloir rendre visible l’ensemble des activités socialement utiles, voire nécessaires, qui non seulement ne sont pas reconnues et valorisées aujourd’hui, mais qui par surcroît sont rendu difficiles si ce n’est impossibles par la société du travail-emploi : éduquer ses enfants, s’occuper des anciens, se cultiver, s’adonner à des activités artistiques ou « citoyennes », politiques… On ignore trop le nombre d’artistes célèbres qui ont eu le loisir de développer leur talent grâce à « l’assistanat ». Nous n’ignorons pas, en revanche, les frustrations ressenties vis-à-vis des talents et plaisirs auxquels l’épuisement nous fait renoncer.

La proposition d’un revenu garanti peut être l’occasion d’ouvrir une brèche au sein de la société marchande, productiviste et consumériste. En suscitant la question de savoir qui accepterait, s’il n’y avait la menace d’une pauvreté insoutenable, d’occuper les emplois les plus ingrats, la proposition d’un revenu de base met en lumière la façon abjecte dont la hiérarchie sociale met au pas les plus exploités. Et nous conduit alors à problématiser la façon dont nous pourrions répartir ces tâches, celles dont nous pourrions envisager de nous passer… En soulevant la question concernant la possibilité de maintenir un tel rythme, de telles cadences de production, si nous avions la garantie de pouvoir survivre convenablement sans emploi, la possibilité d’un revenu de base inconditionnel ouvre l’interrogation sur ce que nous produisons, comment nous le produisons, et pourquoi. À travers l’aspiration à rendre chacun moins dépendant de l’emploi, et donc moins dépendant d’un employeur, c’est la question du pouvoir de celui-ci sur nos vies qui surgit. Quant à la question concernant les moyens que nous aurions de financer ce revenu, elle implique une problématisation de la redistribution et de la distribution actuelle des richesses…

La stratégie du consensuel…

C’est tout particulièrement sur ce point que la divergence des réponses des partisans du revenu universel souligne une ambivalence profonde quant au fond idéologique qui sous-tend une pareille perspective. Et plus encore que cette divergence, la tendance à considérer que la diversité des propositions de financement rend d’autant plus crédible sa mise en place, qu’il s’agit d’une question plutôt technique et donc secondaire, marquant avant tout la possibilité d’une convergence large sur le principe, fait véritablement problème, quand bien même elle participe certainement à faciliter la diffusion d’une telle idée. « Ni de droite, ni de gauche », se félicitent nombre de ses promoteurs, qui, au nom d’une propagande simplificatrice, dissimulent plus ou moins sciemment qu’il existe des propositions qui sont de droite, d’autres de gauche. Que certaines visent clairement à renverser ou neutraliser des dispositifs d’assujettissement réalisés par l’organisation capitaliste de la société, tandis que d’autres, issues d’économistes franchement libéraux, ont au contraire pour but de pérenniser l’exploitation, la croissance et le capital, à un moment de l’histoire où la succession des crises les mettent en périls, tant sur le plan économique que culturel et social. Aveuglés par un objectif rendu plus ou moins abstrait, certains n’hésitent pas à se contenter de propositions où le montant suggéré pour le revenu de base est inférieur aux minimas sociaux actuels. L’ambition de prouver à tous qu’il s’agit là d’un projet réalisable conduit ainsi trop souvent à laisser de côté les implications sociales et politiques radicalement différentes des projets en question, jusqu’à parfois donner l’impression d’instrumentaliser les arguments de chacun sans plus se soucier des incohérences que produit leur association.

Ainsi, il n’est pas rare que ceux-là même (par exemple le MFRB – Mouvement Français pour un Revenu de Base) qui mettent en avant les multiples expérimentations d’un revenu sans contrepartie et le fait qu’à chaque fois, la diminution du temps de travail des bénéficiaires fut limitée (de l’ordre de 10%) – contredisant alors les craintes qu’expriment les opposants à un tel dispositif – recourent par ailleurs aux arguments d’André Gorz en faveur d’un tel revenu découplé de l’emploi, parmi lesquels la diminution du temps de travail est justement avancée comme l’un des principaux but qu’une telle mesure devrait viser. D’une façon analogue, les mêmes qui réclament l’instauration d’un revenu universel au nom de la justice sociale ne s’offusquent pas toujours des propositions (libérales) consistant à financer celui-ci par la TVA ou par une « flat tax », soit un impôt sur le revenu qui ne soit plus progressif, mais identique, en pourcentage, pour tout le monde – ce qui pourtant correspondrait à une régression sans équivoque sur le plan de la « justice sociale »… Le fait qu’un nombre conséquent de politiciens aient pu, depuis plusieurs dizaines d’années, et dans de nombreux pays, mettre en avant la proposition d’un revenu garanti devraient susciter quelques interrogations quant aux changements sociaux que nous pourrions réellement espérer de sa mise en place, plutôt que de servir d’argument quant à son caractère réaliste2. Car si en effet, pareils soutiens indiquent bien qu’il ne s’agit pas là d’un projet relevant d’une irréalisable utopie, ils soulignent surtout la dimension contre-utopique que ce projet peut aussi contenir, notamment lorsqu’il est envisagé non pas comme un moyen d’abolir la pauvreté, mais seulement la misère, alors ramenée à un seuil plus supportable. Le montant d’un revenu inconditionnel, tout autant que la méthode de financement, sont à considérer comme des critères qui changent radicalement les perspectives induites par cette proposition, si bien que sont difficilement compréhensibles les alliances qui s’opèrent autour d’une position de principe qui ne se prononce pas clairement sur ces points. Lorsque, contrant l’idée qu’un tel droit favoriserait la fainéantise, certains de ses promoteurs rétorquent que son montant sera suffisamment bas pour qu’il ne soit pas « désincitatifs » vis-à-vis du travail, on comprend que ce qui se joue a peu à voir avec une visée émancipatrice concernant ce travail. Qu’au contraire, il s’agirait plutôt de libérer le marché de l’emploi et les employeurs d’un certain nombre de contraintes, en permettant une flexibilisation et précarisation accrues des travailleurs, tout en maintenant leur dépendance envers l’emploi, soit la nécessité pour eux d’accepter tout type « d’offre »… D’autant que le droit à un revenu représente aussi l’occasion d’une refonte globale du système actuel de redistribution et des aides sociales, ce qui peut aussi bien être perçu sous l’angle d’une suppression des lourdeurs et du contrôle social qui les caractérisent aujourd’hui, que sous celui d’une opportunité d’aboutir à une paupérisation de certains précarisés, lorsque est par exemple envisagé de supprimer les droits aux allocations chômages ou logement comme contrepartie d’un revenu universel ne correspondant pourtant qu’au montant actuel du RSA.

Si l’objectif du revenu universel n’est pas de remettre en cause l’ordre capitaliste, mais simplement de prendre acte du fait que la mécanisation et l’informatisation ont accru la productivité du travail dans une mesure telle qu’il est devenu impossible de fournir un emploi à tout le monde, et que dans ce contexte, la garantie d’un revenu est le moyen de maintenir l’économie à flot, alors nous pouvons interroger la nécessité réelle du caractère universel de ce revenu. La plupart du temps, l’inconditionnalité du revenu de base est revendiquée afin que, tout le monde y ayant droit, y compris ceux qui n’en n’ont pas besoin, ce revenu ne soit pas stigmatisant3. C’est oublier les discours haineux sur les pauvres vivant des allocations familiales, longtemps versées à tous. L’autre argument, plus solide, en faveur de l’inconditionnalité est celui du contrôle social : la conditionnalité implique le contrôle de ces conditions d’accès, et donc la chasse aux fraudeurs, soit pour le coup une stigmatisation qui n’est pas que morale, mais institutionnelle. Sur ce point, il serait déjà réjouissant de pouvoir constater que les partisans du revenu universel mettent quelque énergie à exiger ce qui serait un premier pas, peu coûteux et même économique, vers la suppression de l’un des aspects les plus absurde et humiliant de ce contrôle aujourd’hui à l’œuvre : conditionner l’obtention du RSA à la recherche « active » d’un emploi. Couplé à une augmentation de celui-ci, et à une ré-orientation de la traque vers d’autres types de fraudes bien plus coûteuses et méprisable – celles des exilés fiscaux, et des riches en général –, un nombre conséquent des objectifs revendiqués par le revenu universel seraient atteint, sans pour autant que soient abandonnées les autres allocations qui permettent à ce jour une vie plus décente – quoique plus administrée – que ne le permettrait le seul versement d’un revenu de base de 500€…

Ce n’est pas que l’inconditionnalité ne présente pas d’avantages : instaurer le revenu comme un droit universel, qui ne requiert aucune démarche particulière, alors qu’aujourd’hui environs 50 % des ayants droit au RSA ne le réclame pas4 n’est pas anodin. L’inconditionnalité est avant tout un principe, et vaut aussi en tant que tel, avec tout ce qui le pose comme tel. D’autant que d’un point de vue pratique, nombreuses sont les propositions de financement qui relèvent que, sur la base d’un impôt progressif, une partie de ce revenu serait finalement récupéré par l’impôt pour ceux qui n’en n’auraient pas besoin. La beauté du principe ne devrait cependant pas aveugler sur les régressions qui peuvent se dissimuler derrière lui. La garantie d’un revenu de base implique une modification du rapport de force entre le patronat et les salariés, mais cette modification, en fonction du type de revenu instauré, peut aller dans un sens comme dans l’autre. Lorsque l’on se réfère à l’argumentaire du MFRB5, l’ambivalence des enjeux et motifs d’un revenu garanti apparaît clairement, tout particulièrement quand est abordé la question du travail. S’il y est affirmé « qu’un travail librement négocié est davantage porteur de liberté que d’aliénation », laissant entendre qu’un revenu de base accroîtrait cette liberté de négociation, l’enjeu principal semble avant tout une adaptation de la société aux évolutions de l’économie capitaliste, par la prise en compte de ce que « les entreprises ont davantage besoin de capital humain flexible, variable et toujours renouvelé pour s’adapter à une demande mouvante », ce qui implique d’accepter l’idée que le travail « deviendra de plus en plus intermittent, voire précaire ». Le type de modification du rapport employeur/employé se précise encore lorsque est admis qu’il ne s’agit pas, finalement, de « permettre aux plus démunis de vivre dignement », ce qui à l’avantage de lever « la plupart des objections sur la démotivation au travail », et, « par là même, exclut des comportements irresponsables ». Notons au passage la subtilité sémantique alors déployée, par laquelle le revenu de base doit permettre « à son bénéficiaire la possibilité de ne pas vivre dans la misère », sans pour autant lui assurer de « vivre dignement ». Quoiqu’il en soit, le montant d’un tel revenu est ici pensé comme devant être suffisamment bas pour que nous soyons « tout naturellement incité à travailler ». Le revenu inconditionnel se présente alors plus comme un moyen d’améliorer la mécanique du marché du travail, au profit des employeurs et de la croissance, que comme un moyen d’accroître la liberté de chacun vis-à-vis de ce marché ; et la dimension solidaire du projet paraît de ce fait être avant tout pensée comme un outils de pacification sociale. Nous retrouvons derrière cette logique ce qui à inspirer l’ambition d’un Milton Friedman à ce sujet : la réduction de la misère sert avant tout à la sécurité des classes aisées, et la garantie d’un revenu permettant la survie doit permettre aux employeurs d’effectuer des baisses de salaires.

Or, si la proposition d’un revenu découplé de l’emploi soulève une question digne d’intérêt, c’est bien celle de notre dépendance à celui-ci, dans une société où la production se doit aussi de produire sans cesse de nouveaux besoins, de nouveaux désirs, et donc des individus aux comportements compulsifs pour assurer la sacro-sainte croissance, quand bien même celle-ci génère un gaspillage massif associé à des pollutions et des destructions proprement catastrophiques. Si son instauration se fait sur la base du maintien du modèle économique existant, c’est l’ensemble des problématiques disruptives qu’il convoie potentiellement qui sont d’emblée étouffées, et l’argument principal subsistant en faveur d’un tel revenu et de sa faisabilité n’est autre que celui de la durabilité du capitalisme et de l’exploitation salariale. Ainsi, le MFRB, en conclusion de son argumentaire visant à répondre aux critiques, n’hésite pas à affirmer que « le revenu inconditionnel ne présuppose aucune idéologie », tout en ajoutant aussitôt que « l’idéologie libérale aussi bien que sociale démocrate peut se construire sur la base de cette proposition ». Ce faisant, c’est bien au sein d’un ensemble idéologique particulier que s’inscrit leur proposition, celui-ci qui justement associe social-démocratie et libéralisme dans un jeu politique reposant sur l’acceptation commune de l’économie de marché telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. L’objectif revendiqué du MFRB d’être une sorte de fédération large des partisans d’un revenu de base amène à ce que se côtoient des ambitions proférées sur le ton de l’utopie émancipatrice et les perspectives froides d’un aménagement optimisé du capitalisme, sans que celui-ci ne soit jamais véritablement l’objet d’une discussion de fond, ni donc d’une critique non-superficielle, qui fasse autre chose que d’en déplorer les excès et déduire de sa tendance à la destruction du travail la nécessité d’un revenu inconditionnel.

La stratégie du consensuel peut bien avoir quelque efficacité sur le plan de l’opinion publique, mais l’effet probable de ces étranges alliances est surtout de détourner l’énergie et l’élan des plus progressistes au profit des formes les plus « acceptables » et « réalistes » du projet. Le cheval de Troie n’a peut être pas les objectifs que certain lui assignent…

Réformisme radical ?

Pour que l’instauration d’un revenu inconditionnel puisse produire quelques effets d’ordre « culturel » et pratique, vis-à-vis de l’emploi, de la production et de leur fonctionnement, d’une part son montant ne doit pas « tout naturellement nous inciter au travail », mais au contraire nous amener naturellement à interroger la place que prend et le rôle que joue celui-ci dans nos vies et dans la société ; d’autre part, il doit permettre et susciter une remise en question de la distribution de la richesse produite. En offrant à chacun l’assurance de pouvoir vivre, l’obtention d’un droit inconditionnel au revenu doit être l’occasion d’interroger les sacrifices absurdes auxquels nous sommes incités ou acculés pour accéder à une consommation débridée, irresponsable et finalement promue et affirmée comme mode de vie et de subjectivation d’un coté, et de l’autre comme dimension centrale non pas seulement d’un modèle économique, mais d’un modèle de société.

Cette dissociation revenu/emploi peut et doit interroger la manière dont l’emploi salarié renvoi à une captation de la richesse produite par les détenteurs de capitaux et outils de productions. Il s’agit de savoir si les gains absolument faramineux de productivité obtenus par la mécanisation et l’informatisation doivent continuer à avoir pour effet de concentrer la richesse entre quelques mains tout en rendant le travail marginal, ou s’ils peuvent être enfin l’occasion non seulement de rendre accessible à chacun les biens nécessaires, mais aussi de libérer pour chacun du temps libre, qui ne soit plus soumis à la logique économique.

Cette dissociation peut et doit aussi subvertir l’idéologie mystificatrice du mérite, l’idéal méritocratique selon lequel une société juste est une société où riches et pauvres méritent de l’être.

Remise en cause (partielle) du capitalisme, de la méritocratie salariale, de la dépossession par le travail : ces différentes perspectives et enjeux que peuvent soulever l’instauration d’un revenu universel représentent assez clairement l’angle sous lequel certains penseurs et courants défendent ce projet (mouvementiste, écologie politique…). On peut malgré tout s’interroger sur le caractère essentiellement réformiste du projet, qui quel que soit ses prétentions subversives, s’inscrit néanmoins dans le cadre du maintient des institutions fondamentales de l’économie capitaliste (exploitation, hiérarchie économique, propriété privée des moyens de production, etc.). En cela, la critique révolutionnaire peut prétendre valoir aussi bien pour les propositions libérales que pour celles qui réfléchissent aux possibilités de faire d’un tel revenu un moyen de réellement subvertir l’économie, le travail, les rapports sociaux et l’existence de chacun. Et le fait que les efforts argumentatifs se concentrent surtout sur l’opposition et les réticences venant des courants politiques traditionnels, bien plus que sur celles des courants libertaire ou de gauche, n’est pas sans donner quelque crédits à celles-ci.

L’ambition d’opérer un changement de paradigme, par exemple pour T. Negri ou Yann Moulier Boutang, en affirmant que ce n’est pas seulement la raréfaction du travail nécessaire à la production qui justifie un droit universel au revenu, mais le fait qu’aujourd’hui,, à l’heure du « capitalisme cognitif » et de la société de l’information, une part importante de la richesse est produite en dehors du travail, tout en contestant le monopole du travail-emploi dans la création de valeur, reconduit la logique selon laquelle c’est la participation à celle-ci qui légitime le droit à un revenu. La justification économique du revenu inconditionnel lui donne le statut d’une rémunération de notre participation à un modèle économique et sa revendication implique par conséquent une validation de celui-ci. En présentant le revenu universel garanti comme contrepartie du fait que le capitalisme moderne ne se contente pas d’exploiter le travail, mais bel et bien l’ensemble de nos activités, le revenu garanti se présente lui-même comme une acceptation de cette exploitation généralisée de nos vies.

Si l’intransigeance révolutionnaire, anti-étatique et anti-capitaliste n’est clairement pas compatible avec l’idée d’un revenu de base, tant par sa posture revendicative vis-à-vis de l’État que par sa dépendance à l’économie capitaliste, poser l’équivalence systématique entre réforme et renforcement des dispositifs de dominations à pourtant quelque-chose de caricatural, notamment comme interruption péremptoire de la réflexion. La perspective qui assimile réformes sociales et canalisation d’un possible élan révolutionnaire s’interdit de penser quelconque vecteur d’émancipation autre que l’élan révolutionnaire lui-même. Il existe ainsi une certaine lecture de l’ensemble des « acquis sociaux » selon laquelle ceux-ci ont toujours été octroyé afin que le principal soit préservé, que la hiérarchie sociale perdure, que les foules se calment, choisissant de se divertir plutôt que de lutter. L’argument, au fond, est celui qui affirme qu’il n’y aura de véritable révolte que lorsque « les gens n’auront plus rien à bouffer ». Si la misère pousse parfois à l’insurrection, les faits ne manquent pas pour nous prouver qu’elle conduit bien plus souvent à d’autres stratégies de survie, et que les mouvements idéologiques et/ou religieux qu’elle alimente aujourd’hui sont très loin d’être particulièrement enthousiasmant. S’il n’y a rien d’évident à ce que la faim facilite la lutte et la réflexion collective, le temps libre, et le fait de n’être pas harassé par son travail paraissent en revanche des conditions favorables – sinon nécessaire – à l’émergence d’une certaine distanciation vis-à-vis des discours dominants et d’un affranchissement de l’embrigadement du quotidien. Il y en aura toujours pour prétendre, à la manière des conservateurs de tout temps, que les classes populaires ne savent pas employer leur temps libre à autre chose qu’à l’alcoolisme et la débauche, ou bien, dans un style plus « contestataire de gauche », aux divertissements télévisuels et à la consommation. Parier sur le fait qu’offrir à chacun la possibilité d’une indépendance vis-à-vis de l’emploi, c’est aussi permettre le déploiement d’autres formes de socialisation, d’autres choix de vie, n’est pourtant pas un pari naïf fondé sur des espérances abstraites. C’est avant tout la prise en compte du fait que la monopolisation de nos vies par le travail, la fatigue physique et psychologique qu’il provoque, l’abrutissement et les angoisses qu’il génère représentent des obstacles difficilement surmontables qui conditionnent nos incapacités ou nos réticences à interroger le sens de nos existences, à envisager d’autres manières possibles de faire société, et plus globalement à se détacher des procès de subjectivation par lesquels sont intériorisés et incorporés les rôles sociaux auxquels nous sommes assignés. De nouveau, si l’on peut douter qu’une pareille réforme suffise à déconstruire entièrement la façon dont le travail s’est imposé comme valeur centrale, mode prédominant de la socialisation et de la subjectivation, et donc comme source prépondérante de la valorisation et de la reconnaissance aussi bien sociales que subjectives, il n’est cependant pas déraisonnable de penser que le mouvement qui parviendrait à établir un droit au revenu qui soit découplée de l’emploi serait déjà la manifestation d’une évolution relativement radicale de notre façon de percevoir et de penser la place et le sens du travail dans nos sociétés. Qu’il s’agisse là d’une réforme ne signifie pas qu’elle ne puisse être, lorsque défendue et exigée par une majorité, le signe d’une certaine révolution des mentalités. Et la radicalité de ce réformisme, autrement dit sa prétention à provoquer une mutation suffisamment conséquente des individus et de certaines institutions clés de nos sociétés, à même d’entraîner à sa suite d’autres transformations touchant aux paradigmes et à l’imaginaire social de notre époque (sphère de gratuité, communs…), ne s’affirme pas seulement en tant que subversion de la valeur travail, mais aussi en tant que vecteur de transformation de l’activité travail, de la relation entre employeurs et employés, non pas seulement du point de vue individuel, mais aussi d’un point de vue collectif, puisqu’il libérerait les mouvements de grève du poids souvent décisif que représente un salaire amputé, lorsque seule source de revenu.

La question de l’effet culturel que pourrait provoquer la garantie d’obtenir un revenu suffisant pour vivre est peut-être d’une ampleur sous-estimée, aussi bien par ceux des partisans qui mettent en avant les sondages et les expérimentations qui tendent à montrer qu’elle ne provoquerait pas une diminution trop importante du temps de travail, que par ceux des opposants qui estiment qu’il n’y a là qu’un moyen de calmer les velléités révolutionnaires des dominés, plutôt qu’un moyen d’émancipation. Indépendamment de l’évolution des conceptions se rapportant au travail qui d’une part serait requise pour obtenir un droit au revenu, et qui serait d’autre part favorisée, amplifiée par son obtention, il faut pousser l’interrogation au-delà des générations actuelles, qui bénéficieraient de cette réforme sans avoir grandies, sans avoir été socialisées en apprenant à percevoir le travail-emploi comme seul véritable participation à la société, et qui au contraire seraient dès leur enfance incitées à reconnaître le principe défendu par A. Gorz de la « pluralité des fins légitimes ». Il est certainement raisonnable de penser que les générations grandissant dans un contexte où la misère ne serait plus la conséquence nécessaire d’un refus du travail productif stricto sensu développeraient un autre regard, une autre façon de se projeter dans l’avenir, de penser leur intégration sociale, d’envisager leur contribution à la société et les finalités de celle-ci.

Pourtant, nous touchons là au paradoxe de tout réformisme radical : si l’instauration d’une allocation, d’un revenu universel, social ou citoyen qui permette concrètement de vivre sans emploi présente véritablement l’attrait de l’ouverture d’une brèche béante au sein des institutions aliénantes et des subjectivités laborieuses entretenues par le capitalisme et l’État, c’est qu’en ce cas elle incarne dans les mêmes proportions un répulsif clairement rédhibitoire pour les classes dominantes, qui sauront farouchement entreprendre la préservation de leurs intérêts. Là encore, l’ambivalence de certains promoteurs du revenu universel se dévoile comme une alternative aux aboutissants clairement antinomiques : soit le revenu garanti est mis en œuvre de manière à préserver les fondamentaux du modèle capitaliste – et alors les raisons de lutter pour son instauration n’ont manifestement pas l’envergure que leur confère l’idée d’une « utopie », même réaliste –, soit il est mis en œuvre de telle façon qu’il bouscule concrètement ce modèle et les intérêts qu’il sert – et alors l’on ne voit pas bien comment nous pourrions parvenir à l’imposer, si ce n’est à l’occasion d’une crise et d’un mouvement social d’une telle ampleur qu’il obligerait les gouvernants à quelques concessions, afin de ne pas risquer de perdre plus encore. Mais, en ce cas, plutôt qu’un progrès social arraché fièrement aux oligarques, nous aurions toutes les raisons d’y voir avant tout un compromis, et donc bel et bien un moyen de calmer les ardeurs de la population, qui lorsque le rapport de force lui est favorable, aurait pourtant objectivement intérêt à prolonger ses efforts pour obtenir plus que l’octroie d’un revenu inconditionnel, et viser la réappropriation réelle, collective et démocratique du pouvoir économique.

Nous pouvons certes envisager que l’alternative ne soit pas si tranchée, et qu’il existe quelques voies intermédiaires le long desquelles capitalistes et pauvres – non pas certes les révolutionnaires – trouveraient chacun à leurs façons quelques avantages à l’inconditionnalité d’un droit au revenu. Un peu comme les augmentations de salaires, l’école gratuite, la sécurité sociale ou les congés payés ont pu être l’occasion de répondre aussi bien aux besoins de la croissance économique qu’aux aspirations des populations démunies à de meilleurs conditions de vie. Et si ces réformes ont effectivement produits une certaine révolution des mentalités en plus d’une transformation conséquente de nos manières et moyens de vivre, elles n’ont pas eu pour suite un renversement des dynamiques et logiques économiques et sociales, mais bel et bien l’essor d’une société de consommation.

Et c’est probablement là l’enjeu d’un revenu garanti établi au niveau du seuil de pauvreté, qui, s’il offrirait la possibilité aux vagabonds, aux artistes, ou même aux petits entrepreneurs d’opter plus facilement pour les choix de vie qui leur correspondent, ne troublerait probablement pas outre mesure la volonté du plus grand nombre de se faire exploiter afin de pouvoir s’offrir ce que la publicité leur présente comme source d’épanouissement, d’évasion, de plaisir, et comme moyen indispensable de valorisation de soi. Les jeunes accéderaient plus facilement aux études ; on se dispenserait d’avoir à financer le flicage et le harcèlement des sans-emplois ; le temps partiel, prisé par nombre d’employeurs, serait moins souvent subi par les employés, et même plus souvent souhaité ; l’automatisation des guichets, des caisses, et de services en tout genres serait facilité, du fait des conséquences moins lourdes qu’elle impliquerait pour ceux qui perdraient leurs emplois ; les fins de mois des smicards seraient moins angoissantes et la consommation serait relancée, etc. …

La question de savoir si un revenu universel occasionnerait des changements sociaux plutôt favorable au capitalisme ou bien à l’émancipation n’est peut-être pas décidable de manière théorique. C’est d’ailleurs ce qu’indique le fait qu’il trouve promoteurs et détracteurs dans presque tous les camps. Et si la position faussement consensuelle qui consiste à ne pas se prononcer clairement sur ses intentions laisse présager de la hauteur de ses ambitions, nous pouvons à l’inverse regretter que l’ambition révolutionnaire conduise parfois à rejeter sans nuance ce qui pourtant constitue l’occasion d’un débat et d’une réflexion sur des thèmes centraux de sa critique. Occasion qui est donc aussi celle d’une possible radicalisation du projet en question, et qu’à saisie à sa manière Bernard Friot avec la proposition d’un salaire à vie.


Notes

1Idée notamment défendue dans l’article « Justifications du revenu universel » de Gilbert Boss, publié dans la revue Multitudes : « il est fort contestable que la production des machines doive se diviser entre les propriétaires et les travailleurs. Le mérite des uns et des autres ne suffit à le justifier que dans une faible mesure. Ce qui est à l’œuvre dans nos machines, c’est la science et l’invention de milliers d’hommes, dont la plupart sont morts depuis longtemps, et qui n’ont légué à personne leurs découvertes, si ce n’est aux générations suivantes en général. C’est cet héritage collectif qui fructifie pour l’essentiel dans le travail des machines. Or quelle raison aurions-nous de le partager selon une autre formule que celle de l’égalité ? Et si nous y avons également droit, il faut trouver le dispositif par lequel nos revenus peuvent nous être remis. Et voici comment nous tombons sur l’idée du revenu universel, sans avoir cherché à en faire un moyen de charité particulièrement poli à l’égard de ceux de ses bénéficiaires qui en ont besoin. » Consultable en ligne : http://www.gboss.ca/revenu_universel.html

2Parmi les politicien ayant défendu ce type de revenu : D. Villepin, C. Boutin, R. Reagan…

3A ce propos, citons de nouveau l’article « Justifications du revenu universel » publié dans la revue Multitudes : « Mais il ne suffit pas, pour supprimer le fossé entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, de tenter de le masquer en obligeant pour ainsi dire les riches à se donner également à eux-mêmes ce qu’ils donnent aux pauvres. Par là, on reste dans la logique du don et dans les raffinements destinés à cacher le don, à le rendre plus éthéré et plus vertueux encore, et par là donc, plus écrasant. Autrement dit, si la seule raison pour laquelle on rend universel ce revenu est une forme de charité plus raffinée, qui, sensible aux souffrances des assistés sociaux, liées à la honte de recevoir sans pouvoir rendre, trouve un moyen de déguiser le don, alors on n’a réussi qu’à déguiser la situation aux yeux des moins perspicaces, puisque les autres seront bien capables de remonter la chaîne des raisons et de percevoir soit la bonne conscience des généreux donataires, soit les réticences des moins généreux qui se trouvent péniblement contraints à la charité obligatoire, pour retrouver toutes les raisons de retomber dans le sentiment et la situation qu’on voulait leur éviter. Si tout le monde reçoit le revenu universel et ne se distingue pas en cela des autres, il restera néanmoins la différence entre ceux qui en ont besoin pour vivre et les autres, qui contribuent à financer une institution dont ils ne profitent pas en réalité, bien au contraire, de sorte que le revenu universel ne se distinguera pas, sur ce plan, d’autres formes de redistribution telles que l’impôt négatif, voire l’assistance sociale. »

5Présent sur le site revenudebase.info (http://revenudebase.info/comprendre-le-revenu-de-base/argumentaire/), que l’on retrouve par ailleurs sur le site de l’Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence (http://www.revenudexistence.org/)

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