Castoriadis – L’art et la démocratie

Une autre thématique relativement marginale au sein des analyses castoriadiennes concernant l’autonomie nous semble mériter néanmoins quelques commentaires dans le cadre de l’examen de la problématique de la culture dans une société démocratique, en ce qu’elle permet d’entrevoir le caractère non subordonné de cette dimension culturelle vis-à-vis de la politique tout en servant cependant les processus de subjectivation et de socialisation à même, selon Castoriadis, d’engendrer des individus démocratiques. Il s’agit du thème de la création artistique, que nous avons déjà abordé à propos de la tragédie grecque, et dont justement nous avons pu dire qu’indépendamment des opinions d’ordres politiques que les pièces comportent à l’occasion, Castoriadis y voie l’une des institutions essentielles du régime athénien, notamment au titre d’institution concernant l’auto-limitation, en tant que présentification du chaos et de l’hubris, soit de l’insensé du monde et de l’existence, de la dimension immaîtrisable de nos actes, de leurs conséquences et significations (celles-ci dépendant en partie de celles-là).

C’est dans une perspective similaire qu’il développe une réflexion sur le rôle de l’art de manière générale, et qu’il en vient à parler d’art démocratique. Nous avons déjà noté qu’une société hétéronome, la plupart du temps, ne se contente pas de cloisonner les significations se rapportant au juste, au vrai ou au bien, mais ferme tout autant la question du beau. Ainsi, Castoriadis remarque que si « les sociétés hétéronomes ont créé des œuvres immortelles ou tout simplement une foule innombrable de beaux objets », ces œuvres s’inscrivent néanmoins dans le cadre des significations instituées, qu’ « elles confortent » et « incarnent », étant « dans leur immense majorité coordonnées au sacré tout court, ou au sacré politique »1. A l’inverse, dans une société démocratique, ou tout du moins dans une société ayant entamé la rupture de la clôture de l’imaginaire social, « l’œuvre de culture ne s’inscrit pas nécessairement dans un champ de significations instituées et collectivement acceptées. Elle n’y trouve pas ses canons de forme et de contenu, pas plus que l’auteur ne peut y puiser sa matière et les procédés de son travail, ou le public l’étayage de son adhésion »2.

Plus encore, l’œuvre d’art, et c’est en cela qu’elle participe clairement de la formation de subjectivités autonomes, est pour Castoriadis ce qui nous confronte à l’Abîme, ce qui, tout comme la science et la philosophie quoique de manière très différente, « donne forme au chaos »3, et, ce qui lui est plus spécifique, est « forme qui donne, directement, sur le chaos »4. Paradoxe assumé, l’art, « fenêtre sur le chaos »5, ne peut exister que moyennant une forme, et donc moyennant « la création d’un cosmos », qui pourtant, plutôt que de recouvrir l’abîme, le dévoile, « déchir[ant] les évidences quotidiennes, le « tenir-ensemble » de ces évidences, et le cours normal de la vie »6. Et c’est là que l’art « démocratique » se distingue, car, puisque non contraint par la religion ou le sacré – « formation de compromis [qui] est toujours présentation/occultation de l’Abîme » – il « présente sans occulter »7, ne cherchant ni à « cacher, consoler ou édifier », mais à « dévoiler, trouer les voiles de notre existence instituée et constituée »8. Or, pour Castoriadis, la conscience de l’Abîme/Chaos/Sans-fond au bord duquel du nous vivons, « est le principal savoir d’un être autonome »9, si bien que l’art peut être dit « libérateur », et donc démocratique, lorsqu’ainsi, refusant l’occultation de l’Abîme et abolissant au contraire « l’assurance tranquillement stupide de notre vie quotidienne »10, il créé des formes nouvelles qui bousculent et interrogent nos représentations – et en cela, il peut être « démocratique alors même que ses représentants peuvent être politiquement réactionnaires, comme l’ont été Chateaubriand, Balzac, Dostoïevski, Degas et tant d’autres »11.

Il est donc clair qu’il ne s’agit pas pour Castoriadis de subordonner la création artistique à un idéal politique : « l’art démocratique » ne renvoie pas à un art politisé, et à l’inverse, ne peut-être qu’en tant qu’il est exempt de toute instrumentalisation, qui « revient à la pure et simple destruction de l’art »12. Il n’est pas même une praxis, ou activité pratico-poïetique à proprement parler, puisque c’est indirectement que l’artiste participe au devenir autonome d’autrui : ce n’est pas là l’objectif premier de sa création, mais plutôt la conséquence de sa propre liberté imaginative qui offre au public la possibilité de décloisonner son imaginaire, de côtoyer l’Abîme qu’il offre au regard (ou à l’ouïe) à travers l’inédit des formes créées. Cependant, en permettant l’établissement de nouveaux rapports au monde (à soi, à autrui…), en créant de nouveaux affects, l’art apparaît tel un élément essentiel de la paideia, et, participant de l’ouverture d’un dialogue avec l’Être comme cosmos et chaos, il participe au déploiement d’une démocratie véritable, tout comme à l’inverse, il ne semble possible que dans le cadre d’une société dans laquelle le projet démocratique reste vivant14.

Notes et références

1 CL4, p. 238-239

2 CL4, p. 242 ; Castoriadis nuance néanmoins aussitôt, rajoutant, en cohérence avec le reste de sa pensée, « qu’il faut se garder de présenter ce passage de façon absolue. Il y a toujours un champ social de la signification, qui est loin d’être simplement formel, et auquel personne, fut-il l’artiste le plus original, ne peut échapper : il peut simplement contribuer à son altération. »

3 CL6, p. 125

4 FC, p. 101

5 CL4, p. 245

6 FC, p. 135

7 FC, p. 47

8 FC, p. 100-101

9 CL4, p. 245

10 CL4, p. 245

11 CL4, p. 244

12 FC, p. 45 ; Par là, il ne faut pas comprendre qu’une œuvre d’art ou un artiste ne devrait jamais exprimer une perspective politique ; l’instrumentalisation dont il s’agit concernant une instrumentalisation par le politique, par le pouvoir.

14 C’est à partir de cette considération que Castoriadis s’interroge sur le rapport entre l’essoufflement qu’il croit constatable de l’art contemporain et celui du projet démocratique. Cf. Transformation sociale et création culturelle, in FC

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