psychanalyse

Castoriadis – psychanalyse et pédagogie comme activité pratico-poïetique

Les critiques envers la psychanalyse ont été nombreuses et variées, souvent virulentes, et s’adressant aussi bien à sa dimension théorique que pratique. Il n’est pas question ici d’en rendre compte, non seulement parce que Castoriadis lui-même – ce qui pourrait d’ailleurs lui être reproché – réfléchi et pratiqua la psychanalyse, et s’appuya largement sur les travaux de Freud, sans pour autant entreprendre une défense rigoureuse de ce dernier contre les multiples accusations qui furent portées à son encontre ; ensuite parce que seules certaines de ces critiques semblent ici rentrer dans le cadre de notre sujet, l’autonomie. A leurs propos, nous allons d’ailleurs voir que plutôt que de les réfuter, il s’y accorde dans une large mesure, mais au lieu d’abandonner pour cela l’approche psychanalytique, il s’employa à en proposer une définition originale – dont nous avons déjà abordé certain aspects théoriques précédemment (ici), et que nous allons maintenant approfondir dans la perspective fournie par les concepts de paideia et de praxis. (suite…)

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Castoriadis – L’individu hétéronome, ou l’aliénation subjective

L’hétéronomie d’une société, c’est-à-dire l’autonomisation des institutions et de l’imaginaire qui les soutient, une fois admis de manière générale la fabrication des individus sociaux par les sociétés, nous conduit à considérer cette fabrication dans le cadre d’une telle hétéronomie. Ainsi, selon Castoriadis, les sociétés placées dans la « clôture de leur significations imaginaires » et de leurs logiques, fabriquent « les individus en leur imposant les deux [clôture des significations et de la logique instituées] » en conséquence de quoi, elles fabriquent « donc, d’abord et surtout […], des individus clos »1. Cela signifie premièrement que les significations instituées portant en elles leurs caractères irrévocables et s’imposant comme Vérités inquestionnables, n’offrent pour “matière première” à la sublimation qu’un espace fermé, dont les frontières sont en principe infranchissables pour les psychés qui y sont immergées et les individus qui en résultent ; et qui ne sont en fait franchi, comme « transgression »2, qu’au prix d’une condamnation sociale (marginalisation, exclusion, réclusion et punition, etc., au titre de folie, hérésie, etc.). Pour autant, Castoriadis n’incline pas vers une analyse accordant à des structures sociales le monopole de la détermination de l’aliénation individuelle, l’hétéronomie consistant comme nous l’avons vu tout autant dans l’occultation de l’imaginaire instituant que dans sa résorption par l’institué, qui ne peut être que partielle et finalement tendance inertielle et reproductive de l’instituant comme conséquence de son auto-occultation. Autrement dit, l’optique sociologique ne suffit pas à rendre compte convenablement des problématiques soulevées par l’hétéronomie : sa dimension individuelle n’est pas le simple reflet ou la stricte répercussion de sa dimension collective et/ou objective, mais exige à l’inverse un nouveau retour aux perspectives psychanalytiques – du moins aux yeux de Castoriadis – en ce qu’apparaît clairement difficile et contestable la position simultanée du constat de l’auto-altération inhérente au social-historique d’une part et de l’aliénation individuelle comme détermination totale des individus d’autre part (d’autant plus lorsque l’on admet la dimension immaîtrisable de la psyché). L’enjeu est encore une fois de réfléchir l’aliénation sans reproduire les schémas simplificateurs qu’il attribut à la “pensée héritée”, et cela en refusant de poser ce concept comme désignant une condition indépassable de notre existence humaine – que ce soit notre corporéité, notre rapport aux autres, l’existence d’institutions et notre « inhérence » à l’histoire, où, comme nous allons maintenant en rendre compte, l’existence de l’inconscient et du « discours de l’Autre ». (suite…)

Castoriadis – Socialisation de la psyché et sublimation: la fabrication de l’individu par la société.

Affirmer que la psyché du nouveau né n’est pas apte à la survie du fait de sa « libido autistique »1, et que par conséquent la formation d’une individualité propre, se distinguant du monde extérieur et des autres pôles d’intentionnalités, est un processus qui nécessite la rupture de l’isolement monadique et de ce fait la présence d’une « mère », ne suffit pas pour Castoriadis à rendre compte de la formation de l’individu. L’élément essentiel qui est à ses yeux généralement mis de côté dans la tentative de compréhension d’un individu, de ses représentations et de ses désirs, est l’élément social – autrement dit : la société dans laquelle il s’est formé, et par laquelle il s’est crée une certaine représentation du monde, de ce qu’il est, de ce qu’il faut et ne faut pas faire…

La mère, ou son substitut, n’est donc pas seulement mère, mais aussi et surtout la « première représentante de la société auprès du nouveau-né », et, en tant que telle, le « porte-parole agissant de milliers de générations révolues »2. Il s’agit ici pour Castoriadis de prendre en compte et de souligner le fait que la mère est elle-même déjà un individu socialisé, de même que les personnes adultes qui entourent le nourrisson, et par conséquent qu’elle incarne et porte avec elle, par sa langue, sa manière d’être, etc., tout un monde qu’elle va imposer, qu’elle le veuille ou non, et qu’elle en soit consciente ou non, à la psyché de l’enfant. Bien entendu, Castoriadis prend garde à ne pas tomber dans une simplification outrancière qui désignerait uniquement la mère ou le tuteur comme médiateur des représentations et significations constitutives de la société, puisque c’est finalement l’ensemble des personnes et des institutions que pourra rencontrer l’enfant qui contribuera selon lui à sa constitution comme individu – mais en tant que les premiers moments de la socialisation apparaissent comme particulièrement déterminants, l’importance du rôle de la mère est certain, et prédomine initialement. Quoiqu’il en soit, l’individuation est ici directement associée à la socialisation de la psyché, qui intègre alors, via l’entremise de son entourage immédiat, « le monde public » ou « social », ce qui revient à dire que l’enfant investit les significations qui constituent sa société.

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Castoriadis – Imagination et psyché humaine

Tout comme les autres vivants, l’être humain est pour Castoriadis à l’origine de son monde-propre : l’imagination de la psyché humaine est elle aussi « spontanéité imageante »1, faculté de former et d’organiser une représentation du monde orientée selon sa visée propre… Néanmoins, à la différence des autres espèces, l’imagination humaine se caractérise selon Castoriadis comme « a-fonctionnel », suite à son « développement monstrueux »2, et en ce sens, l’humain représente pour lui une « rupture dans l’évolution psychique du monde animal ». Cette rupture correspond à une autonomisation de l’imagination par rapport à « son substrat biologique », la psyché humaine n’étant plus uniquement dévolue à la conservation et à la reproduction. Cela est particulièrement manifeste en ce qui concerne la sexualité humaine, elle même en grande partie déliée d’une régulation purement instinctuelle, pouvant même être investie de manière négative (dans la limite, bien évidement, d’une reproduction suffisante de l’espèce). (suite…)