normes

Castoriadis – La démocratie et la confrontation des doxaï

Contre Platon (et à partir du texte de Platon), Castoriadis prend parti pour Protagoras, si ce n’est rigoureusement parlant, du moins sur ce qu’il juge l’essentiel : « il n’y a pas de savoir assuré en politique, ni de techné politique appartenant à des spécialistes », il n’y a au contraire « que de la doxa, de l’opinion, et cette doxa est également et équitablement partagée entre tous »1. C’est à tout les hommes, rétorque en effet Protagoras à Platon, par le recours aux mythes, que Zeus accorda la justice et la pudeur, entre tous qu’il les partagea, « car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns »2. Ainsi, explique Protagoras, s’il faut bien entendu recourir aux spécialistes pour ce qui concerne leur domaine, et qu’à l’inverse, celui qui prétendrait donner conseil sur une discipline qu’il ne connaîtrait ni ne pratiquerait ne saurait être toléré, les Athéniens ont cependant raison « d’accueillir les conseils du forgeron et du cordonnier en matière de politique »3, et ainsi de permettre que tous puissent donner leur opinion sur la justice: puisque tous doivent posséder cette vertu (et feindra de la posséder s’il ne l’a pas), sans quoi l’existence de la cité elle-même serait impossible. (suite…)

Publicités

Castoriadis – L’imaginaire grec : Cosmos/ Chaos ; Nomos/Phusis

Avant d’en venir à la conception et à la pratique grecque de la démocratie (et de la polis), et afin d’approfondir la liaison qu’établie la philosophie castoriadienne entre l’imaginaire social, sa clôture et l’hétéronomie institutionnelle – et inversement entre la possibilité de sa rupture et le mouvement vers l’autonomie – il n’est pas inopportun de s’arrêter sur cet imaginaire grec, sur « leur vision du monde et de la vie humaine » dont Castoriadis affirme qu’elle constitue une « pré-condition essentielle [de] la création de la philosophie et de la démocratie »1. Il s’agit alors de voir de quelle façon les représentations instituées, contrairement à ce qui existait dans d’autres sociétés, ont pu permettre une pareille rupture de la clôture. Certes, d’un point de vue général, Castoriadis estime qu’aucune clôture représentationnelle et institutionnelle ne peut être absolue, ni donc entraîner l’inertie totale d’une société (sa reproduction à l’identique indéfiniment), et qu’à l’inverse aussi bien « la rencontre avec ce qui est », l’inéliminable insoumission de la « monade psychique » malgré la socialisation, ou encore le potentiel formel de mise en question toujours contenu dans le langage, sont autant d’aspects de la réalité social-historique qui laissent ouverte la possibilité pour toute société hétéronome non seulement de se transformer (possibilités effectivement réalisées), mais plus encore d’entamer une dynamique de rupture de la forclusion de leur imaginaire, d’auto-institution lucide et réflexive2… Néanmoins, si toute société est posée comme nécessairement historique, les possibilités inhérentes d’une société hétéronome (de ses membres) de s’ouvrir à certaines formes radicales de mise en question de l’institué sont ici à comprendre comme des possibilités « de droit », presque jamais réalisées dans les faits. Ce qui, loin d’être ici considéré pour fortuit, se réfère à la puissance d’(auto-)occultation que créent et développent les sociétés religieuses et traditionnelles à propos de leur propre origine, de leur activité d’auto-institution permanente3. Or, Castoriadis cherche justement à montrer en quoi les significations imaginaires constituant le monde grec implique une rigidité bien moindre dans la manière de concevoir le réel, et par là même étaient plus propices à la création conjointe de la démocratie et de la philosophie. (suite…)

Castoriadis – De la rupture de la clôture du sens à l’interrogation illimitée

 Toute société se rapporte, selon Castoriadis, à un mouvement d’auto-institution : chacune d’entre-elle créée pour elle-même un ensemble de significations imaginaires visant à donner un sens à la réalité, et ne peut y parvenir, et par conséquent subsister, qu’à la condition de « s’étayer » suffisamment sur la réalité effective1. Ce n’est donc pas sur ce point que s’opère la distinction entre société aliénée et autonome, mais sur l’occultation de ce mouvement d’auto-institution, c’est-à-dire sur l’auto-occultation qu’entretient une société hétéronome au sujet de son propre processus2. Cette « méconnaissance par la société de son propre être comme création et créativité »3 implique – et en un certain sens vise – une clôture des significations, ou dit autrement, l’impossibilité de la mise en question de ce qui est affirmé comme vrai et juste. L’attribution d’une origine sacralisée ou absolutisée de la norme et de la signification est de ce fait analysée par Castoriadis comme « dénégation » et « recouvrement de l’Abîme/Chaos/Sans-Fond »4 : c’est afin de pouvoir garantir nos représentations comme vraies (et nos lois comme justes) qu’est niée la créativité humaine, et plus généralement l’idée de création, en ce qu’elle est justement manifestation du « Chaos » et de « l’Abîme » – et conduirait donc, si elle n’était occultée, à considérer le « non-sens qui borde et pénètre tout sens », autrement dit à entrevoir le caractère relativement contingent et incertain de ce qui était vécu comme nécessaire ou normal… (suite…)

Castoriadis – Le social-historique, ou la société comme auto-création et auto-altération

L’indétermination intrinsèque à l’activité de l’imaginaire social, autrement dit l’absence d’un asservissement rigoureux de l’institution des significations imaginaires à une finalité ou à une fonction immanente ou intrinsèque à la nature des hommes ou des sociétés, n’implique pas uniquement une dimension fondamentalement arbitraire de tout imaginaire institué (ce qui ne signifie pas entièrement ou totalement arbitraire…), mais conduit par ailleurs à s’intéresser à l’activité même de cet imaginaire social, et non plus simplement à son résultat. Cela veut dire, en termes castoriadiens, en venir à réfléchir « l’imaginaire social instituant » comme origine de la société instituée, cette dernière désignant les significations imaginaires et institutions une fois créées. Si l’activité de création par l’imaginaire social suppose nécessairement (par définition) l’existence d’un collectif, et se réalise dans et par ce collectif (sans quoi ces significations n’auraient rien de sociales et resteraient de simples phantasmes personnels), ces créations collectives ne sont pas pour autant définitives et inaltérables, loin de là. Pour Castoriadis, l’activité instituante de la société ne cesse véritablement jamais ; elle est non seulement à l’origine de l’imaginaire institué, mais elle est de plus reprises et re-créations incessantes de celui-ci. Certes, au yeux de Castoriadis, la très grande majorité des sociétés que nous pouvons connaître se sont instituées dans la « clôture du sens », ce qui veut dire qu’elles ont rendu quasiment impossible une remise en question des normes établies, et cela de part le type même de significations instituées qui renvoient à l’existence de “lois” ou de Vérités transcendantes, ou, plus globalement, dont l’origine est pensée comme « extra-sociale »1. Cependant, même la possibilité effective de cette clôture n’induit pas qu’il y ait une inertie totale de la société qui résorberait toute dimension historique ; il y a « auto-altération » inhérente à l’imaginaire social, et lorsque la société tend à sa stricte reproduction, celle-ci ne peut-être qu’imparfaite ou qu’apparente2. En effet, le terme de création signifie pour Castoriadis « position de nouvelles déterminations – l’émergence de nouvelles formes […] de nouvelles lois »3, et par conséquent l’imaginaire instituant, en tant qu’activité créatrice, n’est selon lui jamais indéfiniment ni absolument contraint à la reproduction de l’institué, mais au contraire, inscrit toujours la société dans un processus d’auto-transformation. Ainsi, il affirme que la société, « en tant qu’instituante comme en tant qu’instituée, […] est intrinsèquement histoire »4, et c’est en ce sens qu’il emploiera le terme de social-historique pour désigner cette conception de la société. (suite…)

Castoriadis – L’imaginaire social ou la création d’un monde commun de significations

L’usage du terme d’institution par Castoriadis ne se limite pas uniquement à ce qu’il désigne dans son sens courant (école, sécurité sociale, tribunal, église, etc.…), mais englobe plus largement l’ensemble des manières-d’être instituées d’une société, considérant ainsi les langues ou les structures familiales comme des institutions, d’ailleurs parmi les plus fondamentales. Ces institutions sont dans cette optique inséparables des « significations imaginaires » spécifiques à chaque société, en tant qu’elles en sont les « incarnations »ou matérialisations dans le monde social; et ces significations imaginaires sont pensées par Castoriadis comme l’ensemble des mises en sens effectuées par l’imaginaire social, qui se déploie au sein des collectif d’individus, et à la condition duquel il peut y avoir individu et société. (suite…)