Castoriadis – Crise des significations et interpénétration du projet capitaliste et du projet d’autonomie

Selon Castoriadis, les significations centrales du projet capitaliste sont closes et mystificatrices d’une part, incarnées dans des institutions autonomisées d’autre part, et enfin portées par des individus hétéronomes, en tant que pour reproduire les valeurs, normes, et institutions ils sont censés se soumettre aux représentations impliquées par la perspective économique et par l’agencement hiérarchique des pouvoirs politiques et économiques. Cependant, l’hétéronomie dont il s’agit est véritablement singulière en ce que le capitalisme moderne lui-même apparaît pour Castoriadis comme porteur d’une autre spécificité : nos sociétés subiraient une crise de leurs significations imaginaires, qui en tant que telle est une crise globale, « [atteignant] le processus identificatoire »1. Cette crise renvoie à « l’effondrement de l’autoreprésentation de la société »2, autoreprésentation dont « les individus en sont les seuls porteurs “réels” ou “concrets” »3, et qui est nécessaire aussi bien à ceux-ci (puisqu’ils ont besoin de pouvoir identifier leur société et la place qu’ils y tiennent pour s’individuer), qu’au maintient des institutions. Finalement, la présentation du monde sous-jacente au projet capitaliste ne serait plus capable de proposer une représentation commune de la société, celle-ci qui lorsqu’elle subsiste est alors estimée ici comme autoreprésentation qui « s’effrite, s’aplatit, se vide, se contredit » 4… Un tel épuisement signifie donc aux yeux de Castoriadis que les sociétés modernes « ne fournissent plus aux individus les normes, valeurs, repères, motivations leurs permettant à la fois de faire fonctionner la société, et de se maintenir eux-mêmes, tant bien que mal, dans un “équilibre” vivable »5. En d’autres termes, l’institution hétéronome de la société associée au projet capitaliste ne parvient plus à fournir des significations “solides” et partagées, et l’on peut dire par conséquent que l’hétéronomie subjective n’est plus suffisante quant à un maintient stable de l’imaginaire capitaliste, et cela sans pour autant ouvrir la voie à un investissement conséquent du projet d’autonomie. L’individu actuel (“post-moderne”) n’entretiendrait pas véritablement une relation réflexive aux déterminations et injonctions auxquelles il obéit, mais ne trouverait pas non plus de réponses, ni de moyens pour répondre de manière qui le satisfasse réellement, aux questions liées à l’identité collective et individuelle, au devenir vers lequel “nous” voudrions que la société aille, au pourquoi et au comment exister parmi les autres… En définitive, ce sont les idées mêmes du “progrès” et de l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle qui n’apparaissent plus comme véritablement convaincantes – notamment du fait des désillusions provoquées par les guerres mondiales et les totalitarismes du XXeme siècles6, et plus récemment de la prise de conscience du désastre environnemental qui se met en place.

 Ainsi, l’individu contemporain apparaît en certains endroits de l’œuvre de Castoriadis comme ayant pour bonne part sombré dans un comportement et une représentation du monde plus ou moins consciemment nihilistes, se contentant en pratique de « l’onanisme consommationniste, télévisuel et publicitaire »7… Cependant, ces constats sévères sont principalement circonscrits à la description d’une certaine période du capitalisme, qui semble avoir débutée aux yeux de Castoriadis autour des années 70 ; et ils doivent être contextualisés à sa problématique d’un affaissement historiquement significatif du projet d’autonomie. En effet, au-delà de la contradiction interne au capitalisme, constituée par sa tendance à fabriquer des individus de plus en plus inadaptés à sa progression et même son maintient, le projet capitaliste est selon Castoriadis dès son origine contredit par la re-émergence parallèle d’un projet d’autonomie, lesquels « se contamineront réciproquement à partir, au moins, des Lumières et des révolutions du XVIII siècle finissant »8. Il y a donc « enchevêtrement [des] deux significations imaginaires »9 que sont l’autonomie et l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle, bien qu’elles soient néanmoins pensées ici comme s’opposant fondamentalement, « l’expression effective de cette tension se [trouvant] dans le déploiement et la persistance du conflit politique, social et idéologique »10. C’est là un point à ne pas négliger de cette analyse historique du capitalisme, puisque selon l’auteur c’est seulement en considérant cette « coexistence ambiguë »11 et « le travail parallèle [et] entrecroisé de ces deux principes hétérogènes, et en toute rigueur, incompatibles »12 qu’il devient possible de comprendre et de rendre compte de l’évolution des sociétés capitalistes. Si la dimension individuelle de l’hétéronomie semble être vacillante, et tout du moins réduite dans son efficacité à produire des valeurs et repères communs comparativement à la plupart des sociétés passées, la crise des significations n’en n’est pas l’unique cause….L’hétéronomie “objective” impliquée par l’idéal de la maîtrise rationnelle, non seulement surgit d’une mise en question de l’imaginaire religieux de l’époque, mais tend aussi à intégrer de manière équivoque, voire contradictoire, « la reprise du mouvement antique vers l’autonomie [qui]  se déploiera sous les espèces du mouvement démocratique et ouvrier »13. Les sociétés capitalistes sont donc agitées par une « contestation interne » qui est finalement ici appréciée comme « condition même de son développement »14. Plus exactement, les revendications concernant la souveraineté du peuple, les conditions de travail et l’organisation de la production, ou encore plus récemment l’égalité entre les sexes et la liberté sexuelle, en ce qu’elles n’ont pas été purement et simplement réprimées ou rendues impossibles, ont permis aux sociétés capitalistes de perdurer de par la relative souplesse qu’elles manifestent alors – ce qui en revanche ne fut pas le cas pour le “capitalisme centralisé”  mis en place par les régimes de l’Est, et dont l’effondrement renvoie selon Castoriadis notamment à l’institution d’une hétéronomie objective beaucoup plus prégnante et efficiente qu’à l’Ouest (où malgré l’absence de renversement des régimes, les mouvements ouvriers ont tout au long du 20ème siècle participé à l’évolution de l’organisation sociale, quand bien même celle-ci est restée fondamentalement semblable). Le paradoxe apparent est donc celui-ci : l’hétéronomie instituée par le capitalisme “oligarchique” a pu persister en tant qu’elle contenait un conflit interne avec des significations qui lui sont antinomiques, conflit qui se présente pour notre auteur comme ce qui permit de surmonter tant bien que mal, les contradictions internes par ailleurs inhérentes à son développement15.

À l’inverse, l’idée d’une « contamination réciproque » signifie aussi que le projet d’autonomie tel qu’il a pu être formulé apparaît pour Castoriadis comme empreint de la signification de la maîtrise rationnelle. C’est, comme nous l’avons vu, l’une des principales critiques qu’il adresse à Marx et au marxisme, et qu’il associe en outre à la déclaration des droit de l’homme en ce qu’elle s’affirme universelle… Plus largement, c’est en rapport à cette contamination qu’il appuie son opposition à toute tentative, philosophique ou plus proprement politique, d’élaborer une théorie à même de fonder un type idéal ou rationnel d’humanité et de société… De ce fait, cette contamination du projet d’autonomie par le paradigme de la rationalité se manifeste dans ce que l’on peut appeler des utopies au sens propre, en ce qu’elles envisagent la possibilité d’établir une organisation sociale à même de réaliser le bonheur de chacun, ce qui suppose, entre autres choses, que l’on puisse déterminer les conditions du bonheur de tout individu, occultant ainsi l’indétermination fondamentale de l’espèce humaine.

 L’aliénation contemporaine n’est donc pas pour Castoriadis véritablement analogue à l’hétéronomie instituée par les sociétés proprement religieuses. Mais il ne s’agit pas là d’une conclusion surprenante puisqu’une société entièrement hétéronome ne saurait par définition produire d’individus conceptualisant l’hétéronomie, toutes réflexions concernant les valeurs ou structures sociales témoignant par ailleurs d’une relative ouverture ou reconnaissance de l’imaginaire institué vis-à-vis de l’instituant, et de l’instituant vis-à-vis de lui-même… Cependant, si l’hétéronomie des individus prend une forme singulière dans le contexte d’une crise des significations, de même si l’autonomisation des institutions relative à l’organisation hiérarchique-bureaucratique est soutenue par les individus de plus en plus par défaut plutôt que par réelle conviction, ce n’est pas pour autant que l’on puisse dire que nos sociétés contemporaines soient concrètement moins hétéronomes. De ce point de vue , la question reste néanmoins de savoir ce qu’il en est du projet d’autonomie, autrement dit, dans quelle mesure l’hétéronomie socialement instituée est aujourd’hui confrontée ou non à un projet de société véritablement démocratique, qui ne reproduise ni l’erreur de prétendre au bonheur de tous ou à la réalisation de l’essence ou de la destinée humaine, ni celle, d’ailleurs souvent affiliable à la première, d’associer la politique à une affaire d’experts, la révolution à une “avant-garde”, ou la démocratie à une meilleur représentativité des représentants.

Notes et références

1 Les carrefours … t.4, p.151
2 Ibid. p.22
3 Ibid.
4 Ibid.
5 Ibid.
6 Ibid. p.27
7 Les carrefours … t.5, ,p.89
8 Ibid. p264
9 Les carrefours …, t.3, p.20
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Les carrefours … t.5, p.264
13 Figures du pensable, ,  p.75
14 Ibid.

15 Nous avons vu qu’il ne s’agit pas de contradictions au simple sens qu’il existerait une opposition de classe, mais en tant que le type d’individu que le capitalisme tend à fabriquer et à valoriser ne serait plus capable d’investir au sens fort les significations qui lui sont proposées, ni finalement de soutenir convenablement la reproduction de la société, notamment de par la dominance du motif économique. En effet, Castoriadis incline à penser que la survie du capitalisme est conditionnée par son échec à produire uniquement des individus cyniques et conformistes, dont il estime qu’ils ne seraient pas à même de faire fonctionner nombre d’institutions pourtant vitales (la motivation économique n’étant pas considérée comme suffisante pour répondre aux sacrifices exigés par de nombreux métiers)

Cet article appartient à la seconde partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « L’aliénation : hétéronomie individuelle et collective », comporte les articles :

Sur la dimension hétéronomie du capitalisme

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