La dictature du progrès – le recours à la violence (perspectives révolutionnaires 2)

« L’accélération technologique est l’autre nom de l’expansion totalitaire. La société de contrôle, nous l’avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »

Pièce et main d’œuvre, Terreur et possession, enquête sur la police des populations à l’ère technologique

« Aussi longtemps que les puissances établies utiliseront la violence contre nous, contre nous qui sommes dépourvus de tout pouvoir, nous qu’elles ont à dessein privés de pouvoir — en menaçant de transformer les régions où nous vivons en champs de ruines contaminés ou bien en y construisant des centrales nucléaires « inoffensives » — ; aussi longtemps qu’elles chercheront à nous dominer, à exercer une pression sur nous, à nous humilier ou à nous anéantir — ou tant qu’elles se contenteront simplement d’avoir la possibilité de nous anéantir (un tel « simplement » suffit bien !) —, nous serons obligés de renoncer à notre renoncement à la violence pour répondre à l’état d’urgence. »

Gunther Anders, La fin du pacifisme

S’il ne fait plus entièrement recette du côté de l’opinion publique, l’idéal et le fait du « progrès » techno-scientiste constituent une dimension essentielle des dynamiques économiques et étatiques contemporaines1, et l’orientation de plus en plus manifeste de cette reconfiguration technologique du gouvernement nous oblige à considérer le risque d’une régression historique vers un en deçà de la démocratie représentative. Régression, ou plutôt déni démocratique2 certes depuis toujours effectif pour ce qui concerne la façon dont le déploiement et la pénétration des nouvelles technologies au sein de nos sociétés se font indépendamment, et souvent à l’encontre de l’avis des populations. Régression, et risque de régression radicale, pour ce qui concerne l’évolution et le déploiement d’un certain type de technologies au sein des dispositifs gouvernementaux de contrôle, de gestion, et d’encadrement (à l’occasion violemment répressif) des populations. Ces deux dynamiques s’articulent dangereusement : l’imposition de technologies aux effets potentiellement ou manifestement catastrophiques engendre des résistances, et celles-ci « justifient », entre autres choses, le renforcement des technologies policières. Reste à espérer que, de plus en plus souvent, la résistance populaire articule les luttes contre la colonisation économique de nos existences à celles s’opposant à l’autoritarisme et la violence de l’État policier.

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Que ni l’énergie nucléaire, ni l’exploitation des OGM ne parviennent à s’imposer dans les consciences comme synonymes de progrès civilisationnels, et que cet échec au long court ait très défavorablement préparé le terrain aux nouvelles opportunités que représentent l’exploitation du gaz de schiste, les nanotechnologies, la géo-ingénierie ou encore la biologie de synthèse, ne retire rien à la « nécessité » économique d’une croissance sans fin – nécessité qui selon ses promoteurs rend tout aussi nécessaires et inéluctables ces « progrès scientifiques ». L’absence éloquente de toute consultation véritable du « peuple souverain » sur ces questions peut bien se travestir de plus en plus fréquemment sous les habits du « débat public », la toge ne faisant pas le moine, l’orientation de ce qui se pare des valeurs démocratiques transparaît avec une clarté de moins en moins aveuglante pour ce qu’elle est : une technique de formation de l’opinion publique. Est-il encore besoin d’affirmer que la problématique de tous les experts en sciences humaines qui collaborent savamment à l’évolution des dispositifs du pouvoir, loin de concerner les moyens d’une véritable délibération populaire ou le caractère décisif de la majorité qui en découlerait, consiste plutôt (de manière assez transparente) à savoir comment rendre souhaitable ou tout du moins acceptable aux yeux de la population ce qui a d’emblée été décidé en haut lieu – décision d’ailleurs prise non pas à la manière d’un choix librement réfléchit, mais en tant qu’imposée par la structure associant irréfragablement concurrence économique et innovation technologique. Ainsi, malgré certaines dérives affichant clairement l’ineptie qu’il y a, selon le triptyque de l’expertise économique, politique et scientifique, à s’en remettre à l’ignorance de la population lambda pour prendre les décisions concernant son avenir, l’illusion démocratique cherche parallèlement, et sans craindre l’inconséquence, à se maintenir un peu plus longtemps en renouvelant ces méthodes de manipulation. Sans craindre non plus la probabilité que, comme tout procédé manipulatoire qui échoue, ces simulacres convainquent de plus en plus de gens de l’impossibilité du dialogue.

Car à l’évidence, cette équivocité tactique dessine malgré tout une stratégie univoque de dépossession continue des « citoyens » de tout pouvoir politique, y compris et surtout lorsqu’ils pourraient interférer avec des enjeux aussi colossaux. Pourtant, il y a peu à craindre que les insurgés de plus en plus nombreux baissent les armes sur un front aussi décisif. Car, si les enjeux concernant ces mutations techno-sociales sont en effet considérées comme étant de la plus grande importance de la part des agents économiques et étatiques qui les promeuvent, ils le sont aussi pour tous les militants qui, lucides, perçoivent les conséquences catastrophiques plus que probables (et pour nombre d’entre-elles d’ores et déjà avérées) d’un marché économique mondial dont la croissance reposerait sur la marchandisation de techniques et produits transformant l’humanité en cobaye et la nature en laboratoire.

Un pareil horizon, et sa visibilité grandissante, confère aux résistances qui s’y opposent une dimension relativement inédite, par l’inscription de chaque lutte particulière dans un contexte global : l’opposition à la construction d’un barrage ou d’un aéroport, à des campagnes de déforestations ou à l’ensemencement de parcelles d’OGM, ne sont pas perçu comme des enjeux simplement locaux. Les dynamiques de solidarité qu’elles peuvent engendrer ne sont pas principalement fondées sur l’empathie envers les populations risquant de voir leur environnement saccagé, leurs modes de vie ou leur santé menacés, mais s’originent largement dans la conscience grandissante que chacun de ces combats constitue une ligne de front particulière au sein d’une lutte globalisée. Or, le développement de cette prise de conscience, associé d’une part à la violence avec laquelle s’imposent les « grands projets inutiles » ou la commercialisation des « innovations » technologiques, et d’autre part au contournement presque systématique des législations pourtant peu sévères censées les encadrer3, semblent devoir s’accompagner du développement de résistances elles mêmes moins soucieuses de la légalité. Peut-être s’agit-il d’une tendance qu’il est en partie possible d’expliquer par l’augmentation générale du nombre d’individus s’engageant dans les mouvements écologistes et/ou anti-capitaliste, entraînant par la même occasion l’élargissement du spectre des formes de mobilisation. Pour autant, l’urgence de la situation, l’insuffisance des pratiques de production et consommation « responsables » et l’inefficacité relative des actions « citoyennes » s’inscrivant dans un cadre « démocratique » – dans les pays où celui-ci prétend exister –, participent assez clairement à l’intelligibilité de la radicalisation de certains protestataires. De fait, à l’intérêt croissant pour les aliments de saisons, « bio » et locaux provoqué par les « progrès » de l’agro-industrie, s’ajoute la multiplication des pratiques de désobéissance civile, renouant parfois avec la pratique du sabotage, tandis que les affrontements avec la police rythment la plupart des manifestations contre les grands chantiers.

Et si de tout temps, l’exploitation tortionnaire, l’humiliation et la faim ont su produire leurs élans de violence révoltée, il n’est pas improbable que les destructions massives de milieux de vie, l’accaparement par des oligopoles des semences agricoles, les menaces grandissantes de catastrophes durables qu’impliquent le réchauffement climatique, la multiplication des centrales nucléaires, ou celle de nanoparticules et de substances toxiques en tout genre dans l’environnement, la multiplication et banalisation des maladies qui en résultent, ainsi que la réduction drastique de la biodiversité, l’irrespirabilité chronique de l’air, l’impotabilité des eaux, l’infertilité des terres, bref, il n’est pas improbable que les projets de rentabilisation d’un avenir apocalyptique produisent eux aussi, et de manière exponentielle, ses troupes d’émeutiers, que la rage et le courage auront conduit à moins craindre la prison et les violences étatico-policières que l’irréversibilité du désastre et ses victimes innombrables, actuelles et futures. Plus exactement : la violence juridico-policière qui s’abat à la manière de procédures anti-terroristes contre des individus et collectifs qui s’opposent, en un lieu particulier de l’aménagement capitaliste, à la logique globale de cet aménagement, rendent inévitable la réflexion sur le type de rapport de force qui s’établit, de facto, entre les forces de l’ordre capitaliste et ses dissidents.

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Pourtant, quelques foules d’hommes et de femmes insurgés n’ont jamais suffit à détrôner les puissants, quelques milliers de spartakistes ne suffisent pas à faire tomber un empire, et ce qui était vrai hier l’est, du moins en partie, plus encore aujourd’hui. Pour qu’une insurrection produise quelques effets, la colère et la fougue des jeunes et moins jeunes faisant front, affrontant la « légitimité » de la violence étatique, à la frontière où le pouvoir affirme sa force et sa nature, ne doivent pas seulement incarner l’expression de quelques groupes à l’éveil solitaire. Pour qu’une insurrection produise quelques effets durables, pour que la « violence » dérisoire4 qui brise les vitrines, les caméras, les publicités, et tous les symboles et outils de la domination, qui harcèle la police, séquestre les patrons, ou monte des barricades, pour que cette résistance la ne soit pas écrasée par les brigades aguerries des chiens de garde du capital, il ne faut pas qu’elle soit fustigée par « l’opinion publique »…

Est-ce-dire que l’on a bon rôle de reprocher aux impatients d’agir prématurément ? Non. Cela signifie au contraire que lorsque la violence éclate, que ce soit à la suite d’une « bavure » meurtrière ou à l’occasion d’une manifestation contre la violence du capital, il nous faut rappeler que quelle que soit l’attitude « pacifiste » que nous aurions choisi d’adopter personnellement, nous nous sentons malgré tout solidaire de celles et ceux qui adoptent une autre attitude. Que cette violence nous est compréhensible – ne l’est-elle pas ? – quand bien même nous ne la trouverions pas stratégique. Que lorsqu’il y a dégradations matérielles, il ne s’agit pas de violence, mais de sabotage. Que les affrontements avec la police sont au moins aussi souvent initiés par la police que par les manifestants. Il faut interroger le degré d’ignorance de l’Histoire passée et récente de celles et ceux qui répètent à tout va que « la violence ne résout jamais rien », et informer sur la manière dont sont régulièrement matraqués les protestataires les plus ostensiblement pacifistes5. Il faut réfléchir publiquement à la façon dont se créé un rapport de force, et bien peser la responsabilité de celui qui fournirait à l’adversaire les justifications de sa répression. Il le faut d’autant plus que nous connaissons la force de frappe médiatique et sa promptitude à « décrédibiliser » un mouvement lorsque celui-ci « dégénère » – car oui, ce ne sont pas les « échauffourées en marge des manifestations » qui décrédibilisent un mouvement, mais son traitement médiatico-politique, avec lequel il convient donc de ne pas aboyer. La différence flagrante des réactions policières, politiques et médiatiques, vis-à-vis des dégradations commises par des manifestants, selon qu’ils puissent être qualifiés de jeunes anarchistes ou qu’ils soient agriculteurs affiliés à la FNSEA, suffit à le prouver. Ainsi, lorsque des militants « portes paroles » dénoncent une « minorité » « d’anarchistes », « d’ultras », « d’imbéciles » qui ont, par l’expression sincère de leur colère, « gâcher la fête » et « l’esprit bon enfant » qui malgré tout régnait dans le gros des cortèges, ils ne se contentent pas de rentrer dans le jeu de la division, ni de travestir la gravité des revendications défendues en les présentant comme de simples occasions à quelques festivités déambulatoires. Ce qu’ils encouragent surtout, c’est la répétition quasi-unanime de leur regrets par tous ceux qui pourtant, devant leur télé, accoudés au bar, ou dans les repas de famille, clament régulièrement qu’il serait plus que temps de « tout faire péter ». Et la multitude qui, loin d’être véritablement choquée par quelques affrontements avec la police, pourrait alors faire sentir ou entendre de quelques façons sa solidarité aux révoltés, l’exprime alors avec la paradoxale logique d’une « double-pensée » qui paralyse notre époque : eux ne trouvent pas vraiment que cela décrédibilise le mouvement, mais le craignent, donc le disent, et par là même le font.

Il est pourtant aussi vain d’en appeler les non-violents et légalistes à la lutte armée que d’espérer « raisonner » l’ensemble de celles et ceux que la rage a conduit à ne plus croire à l’efficacité tactique ou la pertinence idéologique d’un « pacifisme » à toute épreuve, aux défilés et grèves tranquilles, aux « dialogues » et « négociations ». Et cela n’est pas vain uniquement parce que ces derniers estiment avoir quelques raisons éprouvées de ne pas se laisser « raisonner », mais aussi parce que l’histoire des luttes sociales, du mouvement ouvrier, montre suffisamment que lorsqu’un État estime que des débordements violents sont favorables à sa « communication », à la répression ou à l’effritement d’un mouvement, alors il n’hésite pas longtemps à les provoquer lui-même, que ce soit justement par le biais de sa communication ou de la répression, en jetant de l’huile sur le feu, ou que ce soit plus directement et plus sournoisement par l’infiltration de « provocateurs » au sein du mouvement. Le degré de violence mise en œuvre lors d’un mouvement est à peu près toujours défini par l’État, d’une manière ou d’une autre. Focaliser le débat et l’analyse d’un mouvement protestataire sur cet aspect – à la manière d’un politicien ou d’un journaliste – conduit presque systématiquement à un renforcement du discours policier, et donc à celui de l’intervention policière… Et pour cause, les considérations sur le maintien de « l’ordre public » sont peu dissociables d’une perspective de maintien de l’ordre des choses, et constitue un piège d’autant plus vicieux que l’ordre public est une notion dont les contours sont variables, et toujours définis par l’État, lorsqu’il revendique sans ambiguïté la légitimité de son monopole de la violence. S’il est inévitable que la question des modalités d’ébranlement ou de transformation de cet ordre des choses conduisent à des dissensions au sein des différentes composantes d’une lutte, le souhait que celles-ci n’affectent pas la lutte, qui devrait à priori être partagé par tous ceux qui y prennent part, devrait conduire à ce que le désaccord reste subordonné à une solidarité de principe. Que chacun, et chaque groupe s’interrogent et débattent sur ce qu’il convient de faire, dans une situation précise comme dans une perspective globale, et que cela aboutissent à des conclusions divergentes quant aux tactiques à déployer, ne devraient pas conduire à remettre en cause l’impératif stratégique du caractère solidaire de la lutte. Tout particulièrement auprès des micros tendus par les médias que possèdent les grands industriels, qui s’intéressent autant à la mise en scène spectaculaire et inintelligible de la révolte qu’à son incapacité à bousculer les intérêts dont ils dépendent. C’est ce que, après quelques ratés, semblent avoir finalement compris nombre des opposants à l’aeroport de Notre Dame des Landes.

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Mais le débat doit avoir lieu, et s’il ne peut qu’être obstrué par les risques de sa participation à la propagande gouvernementale, il est difficile de faire l’impasse sur une problématique aussi centrale. D’autant que la réflexion qu’il s’agit de mener doit, comme toujours et comme l’ensemble des réflexions à mener au sujet des perspectives de luttes de l’époque, prendre en considération les conditions particulières de l’époque où nous avons à lutter. Or, s’ils sont un certain nombre, déjà, à considérer la guerre déclarée, et à déduire d’un tel constat l’insuffisance de la tractomanie et pétitonnite militante, et des autres formes de citoyennismes inconditionnellement légalistes, les raisons mêmes qui conduisent à appréhender la situation comme une situation de guerre – guerre mondiale, de positions, de propagande et de classes, mais malgré tout relativement « froide » et de basse intensité – doivent aussi conduire à bien peser le risque d’un basculement complet vers un état d’exception, dans un contexte où seule une minorité d’individus serait prête à s’y opposer.

Si guerre il y a, elle est indubitablement asymétrique, civile, et jusqu’à présent prétendument civilisée : les polices du monde s’équipent de toute sorte d’équipements à « létalité modérée ». Les multinationales construisent nos prisons, et leurs armées de scientifiques préparent leurs extensions à l’ensemble de la société : identité sous contrôle, mobilité épiée, communications surveillées, apartheid économique, urbanisme carcéral : les dispositions sont prises, le dispositif en place. À l’heure où des caméras de surveillances savent reconnaître des visages, des émotions et des « comportements suspects », où chacun trimbale sur soi un mouchard pouvant servir aussi bien de micro que de moyen de géolocalisation, où des dizaines d’entreprises, et par conséquent l’ensemble des services de renseignements des grandes puissances étatiques, peuvent en savoir plus sur nous et nos activités que les personnes qui nous sont le plus proche, où s’expérimentent des armes sonores capables de disperser des foules6, où des techniques de torture mentale, elles aussi sans cicatrice, sont utilisées par les plus grandes « démocraties », qui par ailleurs possèdent leurs prisons secrètes et contractent avec des armées privées, le cadre d’une société techno-totalitaire, telle que l’anticipaient Orwell ou André Gorz, est désormais largement tracé, avec un potentiel dépassant les craintes les plus paranoïaques qu’il était possible d’émettre il y a 20 ou 30 ans.

Cette configuration, par laquelle la puissance technologique articule les pouvoirs et intérêts (géo)politiques et économiques dans un ensemble qui malgré une capacité inouïe de domination préfère pour le moment conserver ses revêtements démocratiques et libéraux, ne peut plus ne pas être prise en compte. La discrétion précautionneuse de la progression des dimensions techno-totalitaires de la société s’explique probablement par le fait que le pouvoir (marchand) qui cherche à se maintenir dépend largement d’un mode de vie (consumériste) difficilement compatible avec un encadrement ouvertement tyrannique des populations. À l’heure où le « moral des ménages » est défini par l’accroissement ou la diminution de leur consommation, le maintien d’une certaine insouciance apparaît comme un ingrédient essentiel de la domination. Lorsque que l’on compte parmi les plus grosses multinationales des sociétés qui comme google ou facebook ne sont valorisées qu’en tant qu’elles disposent des moyens de vendre aux annonceurs des publicités ciblées, la masse colossale d’informations qu’elles collectent à notre sujet ne peut pas être considérée simplement à la manière d’un fichage d’ordre étatico-policier – quand bien même il s’agit aussi de l’une de ses destinations. La société marchande-spectaculaire, au sein de laquelle l’élite a bien compris que sa position et sa reproduction sont plus efficacement assurées par le contrôle et la manipulation que par la discipline, outille son autorité de publicités et de loisirs autant que de polices, qui elles, sont d’autant plus efficacement exploitable que leur objet reste circonscrit au traitement d’une marginalité (qu’il s’agit donc de présenter et de nommer comme telle autant qu’il est possible). Mais, encore une fois, si la solidité des structures sociales dépend d’un consensus s’établissant autour des valeurs d’enrichissement personnel et du divertissement, alors l’avidité insatiable des oligarques et des institutions qu’ils maîtrisent autant qu’ils sont maîtrisés par elles, en compromettant la pérennité du développement de la « classe moyenne » (seule capable d’investir pleinement ces idéaux, et constituant donc l’un des piliers centraux de « l’équilibre » social), compromet par la même occasion l’efficience du spectacle comme mode d’assujettissement. Or, cette fragilité du système social, découlant de la fragilité d’un système économique cycliquement en crise, présente chaque fois qu’elle se manifeste le risque d’une réorientation stratégique de la classe dominante qui, à défaut d’être parvenue à s’organiser efficacement du point de vue de la stabilité économique, s’orienterait de nouveau vers les techniques plus traditionnelles de stabilisation sociale et politique, liées au renforcement de la contrainte. De manière générale, on peut penser que la globalisation rapide des dispositifs de surveillances, tout comme l’évolution des discours et des législations vers la criminalisation des mouvements protestataires, doivent peut-être moins s’interpréter comme les étapes d’un repli programmé du capitalisme sur l’État-policier, que comme l’anticipation de cette éventualité, considérée tel un dernier recours possible en cas de nécessité – pour sauver les meubles. On peut aussi penser que le techno-totalitarisme de la société de consommation adopte naturellement une stratégie duale, en superposant l’écosystème marchand-spectaculaire à l’écosystème policier-carcéral, afin de permettre un traitement distinct de la population en fonction du degré d’insouciance de chacun : maintenir les travailleurs-consommateurs dociles dans leur docilité, y compris en maintenant un cadre légal minimal de la protestation formalisée, et se prémunir de l’indocilité des autres par la dissuasion et la répression, après les avoir distingué du reste de la population en les assignant à la marginalité, en les désignant comme violents et plus ou moins terroristes, et comme justifiant donc un traitement moins respectueux de la loi et des « droits de l’homme » que celui appliqué aux « gens normaux ».

*

Ainsi, la « condamnation de toute forme de violence » constitue la formule obligée par laquelle les contestataires tolérés doivent se démarquer « des individus » s’écartant de la politesse requise pour un « mécontentement légitime ». Et derrière l’insistance sur la généralité vaseuse de ce qui est condamnée – « toute forme de violence » –, s’inscrit en filigrane la revendication d’une domination sur l’un des champs de bataille essentiel de la guerre des classes : celui du langage, du pouvoir de nommer, désigner, définir, catégoriser les êtres et les choses. Mais cette domination est-elle aussi bien avérée que le prétend la formule ? Le fait même que les termes « toute forme » s’adjoignent à celui de violence n’exprime-t-il pas aussi comme un doute sur ce que les « gens normaux » considèrent ou non comme violent ? Celles et ceux qui usent de pareilles formules marquent clairement, si ce n’est leur appartenance aux classes dominantes, tout au moins leur connivence plus ou moins consciente avec elles, et travaillent alors au renforcement de cette domination, mais cela ne signifie pas pour autant que l’affaire soit conclue. Sur le terrain des mots, les batailles semblent ne jamais devoir s’achever, et cela est particulièrement vrai pour le mot de violence, central dans la relation des dominants aux dominés insoumis. L’enjeu, pour l’État régalien, consiste à pouvoir se permettre une extension à peu près arbitraire du mot à l’ensemble des pratiques pour lesquelles il estime cela nécessaire, ainsi qu’à parvenir à réduire au maximum les nuances possibles du mot, afin qu’il puisse légitimer une répression dont la violence puisse être, elle aussi, sans nuance. À l’inverse, pour les rebelles qui, après réflexion, estiment qu’il convient d’employer une stratégie considérée par le pouvoir comme une forme de violence, l’enjeu est de parvenir à ce que la violence qu’ils emploient ne soit pas indistinctement associer à « toute forme de violence », qu’elle soit située sur une échelle, s’inscrive dans une hiérarchie au sein de laquelle les violences policières, étatiques et économiques prennent aussi place. Il s’agit de montrer qu’il y a là un choix, qui en tant que tel, invoque sa légitimité, et n’est donc pas assimilable à une pulsion, une rage animale, une violence aveugle, devant inspirer de la terreur à tous – contrairement à ce qu’affirme ou insinue le discours officiel. La manipulation médiatique est moins aisée lorsqu’elle implique des omissions ou des exagérations flagrantes – lorsque par exemple, elle dissimule le caractère ciblé des « violences » aux biens lors d’émeutes urbaines dont les seules « victimes » sont des agences bancaires, des magasins de « grandes » marques, des bureaux de partis politiques, ou quoi que ce soit qui confèrent une signification trop claire aux dégradations commises, en affichant de manière transparente les « revendications » portées. C’est ici que se situe l’un des dissensus important entre les dits « non-violents » et « casseurs » : les premiers considèrent que les « gens », sous l’effet d’une manipulation médiatique alors considérée comme efficace et massive, ne sauraient ressentir quelques accointances avec celles et ceux qui dégradent ce qui pourtant est devenu symbole universel de la domination des « 1 % », les banques. Les seconds, pour partie, semblent prendre systématiquement le pari que chaque émeute peut être l’occasion d’une insurrection généralisée. Aux premiers qui souhaitent présenter « une image positive », consensuelle et familiale de la lutte, les seconds rétorquent que l’apathie et la passivité des masses découlent au contraire du caractère inoffensif de ce qui se prétend être lutte, que le consensus est d’ores et déjà, quoique de manière latente, du côté de l’insurrection et de la rupture concrète avec le morne ennui de la quotidienneté, y compris militante. Et au-delà de ces considérations sur l’image qu’il s’agit de renvoyer, sur la propagande qu’il s’agit d’effectuer, s’ajoute évidemment un désaccord profond sur ce que peut obtenir chacune des stratégies. Les non-violents jugent que toute résistance active face à la police n’a d’autre effet qu’un renforcement des dispositifs législatifs, technologiques et policiers de la répression, tandis que les autres soulignent l’absence d’effets des manifestations pacifistes, et estiment que l’évolution sécuritaire n’est influencée qu’à la marge par la rébellion, répondant avant tout à des objectifs économiques (subvention au développement d’un marché porteur à l’échelle internationale) et politiques (thématique électoralement efficace de l’ennemi intérieur, qui, s’il n’est pas « anarcho-autonome », sera autre chose…). Les positions tranchées, et la systématicité des modes d’actions des partisans plus ou moins dogmatiques de chaque camp ferment la voie à l’entente et à la solidarité nécessaire entre ceux qui, chacun à leur manière, résistent, tout autant qu’elles dissimulent la complémentarité possible de leur manière d’agir, et la validité relative de leurs arguments respectifs. Elles favorisent aussi une vision polarisante incapable de rendre compte de la réalité, complexe, des mouvements sociaux. Car la distinction entre « non-violents » et « casseurs » distingue souvent moins des individus que des temporalités. Nos façons d’agir dépendent des contextes d’actions où elles ont à se déployer. Pour la plupart, les émeutiers grecques ou tunisiens de ces dernières années l’étaient pour la première fois de leur vie… Et, en-deçà du contexte, chacun entreprend ce dont il se sent capable, et ce dont il ressent l’urgence. Qui se scandalise des émeutes en prison ou en centre de rétention ? Qui trouve ridicule ces prisonniers ou sans-papiers qui entament des grèves de la faim ?

Trop souvent, les postures stratégiques des pacifistes résolus dissimulent à peine la position de principe, d’ordre moral, sur laquelle elles reposent. Pourtant, fonder les principes méthodologiques de sa résistance sur des principes moraux, universels et absolus, c’est finalement s’interdire de réfléchir véritablement la validité stratégique de ceux-ci. C’est s’interdire de réfléchir l’efficacité que peuvent avoir, sur ceux qui ne savent réfléchir qu’en termes économiques, les représailles extrêmement coûteuses qu’il est possible d’effectuer à l’heure du capitalisme des flux. C’est s’interdire de penser, comme a pu le faire Gunther Anders, une fois revenu du pacifisme, sur l’opportunité de se faire craindre de ceux qui dominent, menacent et détruisent nos vies, et la possibilité même d’une vie humaine. À l’inverse, la résistance frontale aux forces de l’ordre, ou le saccage des symboles et outils de l’ordre dominant ne peuvent être considérés comme participant véritablement d’une stratégie lorsqu’ils s’effectuent de manière systématique. L’affrontement violent ne serait pas aussi régulièrement provoqué par les autorités si il ne servait pas aussi régulièrement ses intérêts.

De part et d’autre, s’oublie que la bienveillance plus ou moins tacites de la population vis-à-vis des « débordements » constitue le seul espoir qu’en face, les autorités hésitent à sévir, et songent à reculer. Lorsque l’escalade de la violence et le déchaînement de la répression font accroître le nombre de celles et ceux qui s’engagent dans la lutte, plutôt que de créer des scissions, alors les gouvernements envisagent de changer de stratégie, de faire des concessions, de renoncer – et lorsqu’ils ne font pas, il n’est pas rare qu’ils en viennent à tomber. Ce qui certes ne présume en rien sur ce qui vient à sa suite.

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1Etant entendu qu’État et marché capitaliste sont historiquement les deux faces d’une même structure de domination et d’oppression.

2Parler de régression sur ce point supposerait en effet que la situation ait été meilleure auparavant, que les populations pouvaient participer aux choix concernant le développement et l’usage des technologies…

3Violence allant de l’harcèment policier et judiciaire, jusqu’au meurtre d’État. Concernant les contournements législatifs, le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes, ou celui du barrage de Sivens, sont, pour le cas français, emblématiques.

4Définitivement dérisoire, au regard de celle des conditions de travail dans le monde entier, de la destruction de ce qui devrait être des biens communs et donc partagés, des guerres menées au nom de l’impérialisme économique, etc. …

5Le mois précédant le meurtre de Rémi Fraisse à Sivens en est une illustration frappante, parmi tant d’autres.

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