égalité

[Babeuf] Manifeste des Plébéiens (1795)

Extraits du Manifeste des Plébéiens de Gracchus Babeuf, où ont été gardé les passages qui concernent le fond de son propos, et retiré ceux plus contextuels, dont toute la première partie, où Babeuf répond aux accusations et attaques de ses contradicteurs…

[…]

Nous avons posé que l’égalité parfaite est de droit primitif ; que le pacte social, loin de porter atteinte à ce droit naturel ne doit que donner à chaque individu la garantie que ce droit ne sera jamais violé, que dès lors il ne devrait y avoir jamais eu d’institutions que favorisassent l’inégalité, la cupidité, qui permissent que le nécessaire des uns put être envahi pour former un superflu aux autres. Que cependant, il était arrivé le contraire ; que d’absurdes conventions s’étaient introduites dans la société et avaient protégé l’inégalité avaient permis le dépouillement du grand nombre par le plus petit ; qu’il était des époques où les derniers résultats de ces meurtrières règles sociales, étaient que l’universalité des richesses de tous se trouvait engloutie dans la main de quelques-uns ; que la paix, qui est naturelle quand tous sont heureux, devenait nécessairement troublée alors ; que la masse ne pouvant plus exister, trouvant tous hors de sa possession, ne rencontrant que des cœurs impitoyables dans la caste qui a tout accaparé, ces effets déterminaient l’époque de ces grandes révolutions, fixaient ces périodes mémorables, prédites dans le livre des Temps et du Destin, où un bouleversement général dans le système des propriétés devient inévitable, où la révolte des pauvres contre les riches est d’une nécessité que rien ne peut vaincre.

Nous avons démontré que, dès 89, nous en étions à ce point, et que c’est pour cela qu’a éclaté alors la Révolution. Nous avons démontré que, depuis 89, et singulièrement depuis 94 et 95, l’agglomération des calamités et de l’oppression publiques avaient singulièrement rendu plus urgent l’ébranlement majestueux du Peuple contre ses spoliateurs et ses oppresseurs.

[…]

Jusqu’à quand durera la rage des ennemis du Peuple ?… Jusqu’à ce que le Peuple sera ce qu’il a été partout et dans tous les temps où il s’est montré digne, par son courage, de triompher de ses ennemis, et de faire triompher cette justice qu’il aime. Jusqu’à ce qu’il ne fermera plus la bouche à ceux qui veulent le défendre. Jusqu’à ce qu’il ne traitera plus d’imprudents les hommes qui se dévouent pour déclarer une guerre terrible à ceux qui le jugulent.

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Egalité des chances et méritocratie : justifier les inégalités, résigner les dominés…

« Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes, mais sur l’idée nécessaire de l’égalité des « chances » données à tous les Français de prouver leur aptitude à « servir ».

Seuls le travail et le talent deviendront le fondement de la hiérarchie française. Aucun préjugé défavorable n’atteindra un Français du fait de ses origines sociales à la seule condition qu’il s’intègre dans la France nouvelle et qu’il lui apporte un concours sans réserve. On ne peut faire disparaître la lutte des classes, fatale à la nation, qu’en faisant disparaître les causes qui ont formé ces classes, qui les ont dressées les unes contre les autres. »

Discours de Pétain, 11 octobre 1940

Nombres d’apologues de l’idéal républicain de l’égalité des chances ignorent sûrement que la quasi-unanimité de leur position s’étend jusqu’à trouver chez Pétain un allié. Il se trouve pourtant dans cette façon de présenter la chose le parfum d’une vérité démaquillée, l’éloquence d’une franchise assumée, et par conséquent les éléments à même de rendre compte de l’efficace sociale que vise la hiérarchisation au mérite : asservir, et faire disparaître la lutte des classes. (suite…)

Castoriadis – L’autogestion de la production… et de la société

Au-delà de l’aliénation que représenterait la domination de la pseudo-rationalité économique sur le débat politique, et que Castoriadis dénonce comme telle en faveur d’une publicité réelle de la sphère politique et de ce qui la concerne, le projet d’autonomie, en tant que projet d’abolition de toutes dominations instituées de certains groupes ou classes de la société, ne consiste pas seulement à dénoncer le caractère idéologique d’une économie prétendument rationnelle, mais encore et surtout à exiger l’autonomie individuelle et collective y compris au sein de la sphère privée/publique en tant que telle – soit à revendiquer l’autogestion de la production. En d’autres termes, l’exigence de liberté que formule Castoriadis n’est pas restreinte au domaine strictement politique ; ce n’est pas qu’en tant que citoyens que les individus doivent être libres et égaux, mais encore en tant que travailleurs. C’est là l’une des créations sociale-historique du mouvement ouvrier qui inspira largement Castoriadis – et c’est dans ce cadre-ci, plutôt que dans celui de l’analyse de la polis athénienne, qu’il formula tout d’abord sa conception de la liberté et de l’égalité. (suite…)

Economie et démocratie – Castoriadis contre Marx

Nous nous sommes jusqu’ici attardés sur la manière dont la philosophie de Castoriadis tisse ses concepts dans un rapport relativement étroit avec ce qui à ses yeux représente le germe historico-social du projet d’autonomie, soit le mouvement démocratique grec et plus précisément athénien, présenté comme moment inaugural d’une rupture de la clôture des représentations, comme l’émergence, la création d’un type de confrontation au monde radicalement nouveau qui plutôt que de viser une mise en sens définitive de celui-ci, et par là même l’assurance d’une saisie du réel qui occulte tout questionnement quant à la validité des significations et institutions sociales, ouvre au contraire une dynamique d’interrogations et de réflexions affranchies des certitudes tranchées quant à ce qui doit être tenu pour vrai et juste. Dynamique vers l’autonomie, création de la philosophie, de la politique et de la démocratie, qui entame ce que Castoriadis désigne comme dévoilement du Chaos/Abîme/Sans-Fond : d’une part le monde, l’Être, n’est plus confiné dans un cadre ontologique rigide et socialement établi, garantissant une signification stable aux phénomènes mondains et fournissant un socle sur lequel puisse être fondées les pratiques, normes et valeurs sociales auxquelles il s’agissait alors de se conformer sans autre raison qu’une adhésion irréfléchie à ce qui est posé et imposé comme Vérité et Justice ; d’autre part, du fait même de cette perplexité face à ce Réel à qui l’on reconnaît une dimension chaotique, insensée, c’est l’arbitraire de toute autorité ne se référant pas à la raison, au logon didonaï, qui se retrouve mis en cause, contre lequel s’institue l’égalité politique des citoyens d’un coté, et la pratique de la philosophie comme champ d’interrogations universelles, ouvert à quiconque disposé à raisonner, de l’autre.

Pourtant, si d’un point de vue historique le mouvement démocratique antique représente bien le point de départ d’une tradition porteuse d’un projet d’autonomie, ce n’est pas à partir de celui-ci que se sont forgées et développées les positions politiques et philosophiques de Castoriadis. En effet, bien avant d’en venir à considérer et à étayer ses propos sur l’analyse des significations portées par l’imaginaire et l’institution sociale hellénique, Castoriadis s’est avant tout intéressé à l’histoire du mouvement ouvrier et aux théories et analyses le concernant, à commencer bien entendu par celles de Marx et plus généralement du marxisme.

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Castoriadis – La démocratie : l’égalité et la liberté comme condition réciproque

Penser la société dans un rapport nécessaire à l’institution d’un nomos (d’un monde de significations imaginaires et d’institutions sociales dont le contenu est contingent) par lequel ses membres se socialisent, implique pour Castoriadis une élaboration de l’idée de liberté qui ne soit ni en opposition avec celle d’une législation et d’un pouvoir qui s’exerceraient au sein de la société, ni non plus rabattue uniquement du côté de l’individu, comme « liberté de conscience » inaliénable, pensée indépendamment des institutions et lois sociales, et donc indépendamment de la possibilité effective, pour les individus, d’agir de manière autonome. C’est d’ailleurs la raison de l’équivalence terminologique posée par Castoriadis entre liberté et autonomie : l’individu autonome n’est pas celui qui est simplement libre de penser, mais celui qui est libre de poser ses lois, ses normes, et ainsi, puisque toute collectivité humaine existe en tant que telle dans la mesure où sont instituées des normes collectives, et que par conséquent l’autonomie des individus (l’auto-nomos) ne saurait signifier l’exigence d’une disparition de toute forme de société instituée (de normes sociales), la liberté d’un individu est indissociable d’une liberté collective, d’une participation à un pouvoir collectif qui s’exerce sur la collectivité… En un mot, la liberté des individus ne s’opposerait pas aux législations, juridictions et gouvernements en eux-mêmes, mais exigerait que ces derniers dépendent de ceux-ci : « la liberté sous la loi – autonomie – signifie participation à la position de la loi »1. Or, cette participation, cette possibilité de dire « que cette loi est la mienne – que […] j’ai eu la possibilité effective de participer à sa formation et à sa position (même si mes préférences n’ont pas prévalu) »2, puisqu’alors définie comme élément essentiel de la liberté des individus, implique aussi que la notion d’égalité ne s’y oppose pas, mais, contrairement à ce qu’ont pu affirmer nombre de penseurs à ce propos, soient deux notions indissociables. (suite…)