Capitalisme

La loi du Travail…#OnVautMieuxQueCa ? Vraiment ?

L’extinction de la social-démocratie

Derrière les décombres de l’engagement politique, sous l’accoutrement en loque du militantisme partisan, il n’est pas difficile d’observer le même type de crédulité, ridicule et bornée, que celle arborée par l’enthousiasme du religieux, le même type de ferveur passionnée que celle qui exalte le spectateur face à l’idole dont il est fan, ou à l’équipe dont il est supporter. Et si le banal citoyen honorant son sacro-saint devoir d’électeur dispose d’un penchant moins prononcé pour le grotesque, le sérieux avec lequel il renouvelle périodiquement ses espoirs quant aux possibilités que le désastre s’atténue, voire que la situation s’améliore suite à l’élection de nouveaux chefs, laisse transparaître une forme de candeur pathétique de nature analogue, à peu près aussi étonnante que celle du militant encarté.

Lorsque l’on s’intéresse plus particulièrement au militant·e ou à l’électeur·trice de « gauche », se pose aujourd’hui sérieusement la question de savoir comment il serait possible qu’un tel entêtement puisse encore perdurer. Le prolongement de la réforme des retraites imposée sous Sarkozy par le gouvernement « socialiste » et le « pacte de responsabilité » laissait présumer de la teneur du quinquennat Hollande, et le libéralisme débridé de la loi Macron vint confirmer que le « cap » pris par la « social-démocratie » depuis longtemps déjà s’affirmerait désormais sans retenue. Pareil affranchissement, incarné par la figure bicéphale Valls-Macron, s’effectua certes d’une façon relativement brutale, mais à n’en pas douter, l’incroyable force de résilience de l’électorat de gauche y aurait survécu. Il n’est malheureusement pas farfelue d’affirmer qu’il aurait aussi surmonté la violence du « tournant sécuritaire » opéré lors de la loi sur le renseignement, qui, bien qu’elle fut la manifestation sans équivoque d’une continuité décomplexée avec le sécuritarisme de l’ère Sarkozy – à vrai dire largement radicalisé –, pu être adoptée sans véritables remous grâce à l’exploitation maîtrisée des peurs et traumatismes engendrées par les tueries « Charlie hebdo ». Les mesures prises suite aux attentats qui suivirent, d’une ampleur et d’une radicalité véritablement inédites pour un pays « démocratique » subissant de telles « attaques » furent probablement l’occasion pour un certain nombre d’électrices et d’électeurs de gauche, lorsque l’émotion cessa de gouverner tout discours et toutes pensées, d’une certaine perplexité. La posture, le discours, la réaction martiale du Président en quête de stature n’était pas seulement le décalque évident de celle adoptée par G.W. Bush suite aux attentats du 11 septembre 2001. L’instauration d’un état d’urgence de trois mois, dont on annonçait d’emblée la probable prolongation, et surtout le « symbole » de la déchéance de la nationalité, commencèrent à faire sérieusement tiquer une partie du « peuple de gauche », tant la dissonance cognitive devint difficile à résoudre. Comment parvenir à faire tenir ensemble « politique de gauche » et État policier, « progressisme » et ralliement avec une proposition de longue date du Front National ? L’électorat PS était une énième fois confronté à un fait troublant : la seule critique que parvient encore à émettre la droite envers cette gauche de gouvernement se réduit à affirmer que ce qui est fait « va dans la bonne direction » mais « n’est pas suffisant », « ne va pas assez loin »1… Alors même qu’indubitablement, le gouvernement socialiste n’a pas cessé, depuis sa nomination, d’aller plus loin que les gouvernements de droite auxquels il succédait…

Le point de rupture n’était probablement pas atteint pour autant, et l’on peut supposer, malgré l’absurdité manifeste de la chose, que nombre d’électrices et d’électeurs disposent d’une souplesse d’esprit leur permettant de voter pour un parti adoptant des mesures d’extrême droite… afin de faire barrage à un parti d’extrême droite.

L’amorce d’une mobilisation contre la loi Travail de la ministre El Khomri semble prendre les traits d’un tel point de rupture. La pétition réclamant son retrait ayant franchi le million de signature en quelques jours, et les appels à manifester initiés sur les réseaux sociaux prenant de cours la téméraire docilité des syndicats, paraissent annoncer la possibilité d’un mouvement social dont la résolution est pourtant traditionnellement réservée aux frondes suscitées par des gouvernements officiellement de droite. L’adoption de la doctrine néolibérale par le parti socialiste, affirmant sans ciller que la « bataille contre le chômage » exige de travailler toujours plus, de gagner toujours moins, de faciliter les licenciements, et finalement, de renoncer progressivement à l’ensemble des droits protégeant les salariés, dispose en effet d’un certain potentiel à désillusionner un grand nombre de celles et ceux qui jusque-là, voulaient encore y croire.. Pourtant, le discours farceur qui consiste à présenter le démantèlement du code du travail tel un accroissement de la « liberté » des travailleurs·euses – celle de s’accorder avec leurs employeurs pour travailler le dimanche, de faire plus d’heures supplémentaires qui soient moins majorées, etc. – est un discours qui, à force d’être répété, avait su pénétrer l’opinion. En janvier, un sondage affirmait ainsi que 85 % des gens jugeaient le Code du travail actuel trop complexe, 76 % illisible, et 63 % qu’il constituait un frein à l’emploi… La question de savoir s’ils avaient effectivement essayé d’y jeter un œil un jour ne fut apparemment pas posée. Fin Février, un sondage Opinion Way pour le MEDEF et CroissancePlus publiait des résultats similaires, alors même que l’opposition au projet s’ébauchait avec une certaine dynamique : 65 % des sondés estiment alors qu’assouplir les réglementations des entreprises serait favorable à la création d’emplois, et 54 % s’accordent à dire que faciliter les licenciements économiques diminuerait le chômage… Au même moment, un autre sondage, réalisé par Elabe et publié par BFMTV, révélait que 70% des Français considèrent le pré-projet de loi de Myriam El Khomri comme une menace pour les droits des salariés. Démonstration patente de l’insignifiance des sondages, ou de l’inconstance et incohérence de « l’opinion publique » ? Peut-être pas… Peut-être même qu’il faille y voir l’expression d’une réelle lucidité, consistant à reconnaître que nous parviendrions probablement au plein emploi si nous nous alignions sur le modèle chinois, ou si nous rétablissions l’esclavage.

Ce qui, en tout cas, semble avoir atteint la conscience de la foule embryonnaire qui décide de se mobiliser contre la loi travail – en ligne, avec la pétition au million de signatures, ou dans la rue, avec les centaines de milliers de manifestants du 9 mars –, c’est l’officialisation du décès de la social-démocratie en tant qu’orientation politique des « partis de gouvernement ». Désormais, la sournoise traîtrise des timidités de l’idéologie social-démocrate renvoi aux courants « d’extrême gauche ». Jamais le mot réformisme n’avait été à ce point synonyme de libéralisme.

Commentaires sur le mouvement qui s’amorce

Aussi « légitime » que soit cette « mobilisation » suscitée par la spectaculaire arrogance du parti socialiste, la mise en scène et la dynamique qu’un grand nombre « d’acteurs » de la « scène » politico-médiatique et syndicale tentent d’ores et déjà de lui donner appelle quelques commentaires dont l’évidence pourrait laisser espérer que les énergies déployées au sein du mouvement en formation ne soient pas entièrement gaspillées par les « victoires » syndicales ridicules du statu-quo ou pire encore, d’une réforme « re-négociée ».

1. Toute élection constitue une fraude électorale. Qu’un gouvernement ait le « courage politique » de contrevenir radicalement aux promesses prononcées lors de sa campagne ne devrait plus surprendre. Non pas seulement parce que l’histoire du parlementarisme et de la représentation politique en général est l’histoire de ces promesses non tenues, des revirements de situation et des trahisons politiques – non pas tant parce que cela est habituel, quoique prenant parfois des proportions inattendues, mais parce que cela est institutionnel : la politique spectacle et l’arbitraire gouvernemental est ce qui est institué, légitimé et promu par l’électoralisme et la « représentation politique ».

2. La Loi Travail dite El Khomri n’est pas à proprement parler une trahison, mais la suite logique de la loi du travail en régime capitaliste : elle signe et manifeste la conviction des classes dominantes selon laquelle le rapport de force leur est actuellement favorable. Renforcer l’exploitation des salariés en vue de renforcer les entreprises, d’augmenter la croissance et la compétitivité, soit, en d’autres termes, de raffermir et d’accroître la puissance du fric, du business – du capital… –, s’inscrit dans la dynamique naturelle de l’économie marchande et du travail subordonné. Qu’un gouvernement de gauche s’affranchisse du masque derrière lequel il tentait auparavant de déguiser ces régressions, qu’il prétendait pouvoir compenser par de nouveaux droits pour les travailleurs, marque un changement de rythme, non de direction. Défendre le Code du Travail, comme ensemble de droits visant à réguler l’avidité et le cynisme des employeurs dans le cadre du « lien de subordination permanent » constitué par le contrat de travail, devrait nous rappeler que pareils droits représentent des compromis qui, quelque-soit les améliorations que nous pouvons en tirer au quotidien, ne sont que des pis-aller toujours précaires modérant une situation d’exploitation, de subordination – de domination – que nous devons viser à abolir, si nous ne voulons pas qu’elle croisse.

3. De fait, le retrait d’une réforme qui dégrade les conditions d’exploitation du travail ne peut être considéré comme une victoire uniquement pour les syndicats et leurs représentant·e·s qui, à l’occasion des mobilisations réclamant le maintien de la situation actuelle, disposent d’une certaine publicité, et d’un tremplin à leurs carrières. Si le fait de devoir repousser ou de ralentir l’évolution du degré de subordination de chacun vis-à-vis de l’économie est en quelque-sorte un échec pour un gouvernement et les organisations patronales qu’il représente (encore que cela prépare malgré tout la suite), il n’y a là pas plus de victoire pour les salarié·e·s qu’il n’y en a pour les « citoyen·e·s » lorsqu’ils parviennent à « faire barrage au front national ». A minima, une bataille victorieuse des travailleurs·euses (et étudiant·e·s, et chomeurs·euses…) lors d’un mouvement social implique une augmentation de leurs droits. Mais chaque bataille devrait être l’occasion de se souvenir que nous ne gagnerons la guerre qu’ils nous font que lorsque nous organiserons nous même, collectivement, le travail et l’économie en général. Lorsque nous organiserons collectivement nos moyens de vivre. Lorsque nos vies ne seront plus subordonnées à l’accroissement de richesse et de pouvoir de quelques-uns.

4. Une « mobilisation de la jeunesse », un « mouvement étudiants et lycéen », voilà l’enclosure idéale pour un mouvement social qui logiquement devrait avant tout être le mouvement de celles et ceux qui sont le plus directement humilié·e·s par la loi du travail. Non pas les futur·e·s diplomé·e·s des universités, mais celles et ceux qui triment d’ores et déjà, sous le régime actuel du code du travail, et celles et ceux que le marché du travail exclu en attendant de pouvoir en faire de simili-esclaves (par le travail en prison, le conditionnement du RSA à un travail obligatoire, des contrats « uberisés », etc.). Le narcissisme collectif avec lequel jouent les représentant·e·s syndicaux du milieu étudiant lorsqu’ils font clamer que « le gouvernement est foutu, la jeunesse est dans la rue » n’est pas seulement empreint d’une puérilité d’autant plus pathétique que le slogan est usé. Il vise aussi à s’accaparer le mouvement, à en faire « sa » mobilisation, et par là, prend le risque de démobiliser, de marginaliser ou d’invisibiliser celles et ceux qui ne font pas partie de cette jeunesse plus ou moins privilégiée. Les médias et politiques ne s’y trompent pas, et sauront en jouer, eux aussi. Déjà, on laisse entendre que si les futurs diplomé·e·s s’opposent à cette réforme, c’est en négligeant l’intérêt des salarié·e·s les plus précaires ou exploité·e·s, c’est au nom d’un certain égoïsme, qui ne se soucie pas véritablement du chômage auquel sont condamné·e·s les plus pauvres, les non-diplomé·e·s… Le fait est si habituel que le mot de « jeunesse » évoque et invoque, dans ce contexte, non pas n’importe quel jeune, mais celui-ci qui, issue de classes plus ou moins moyennes, craint d’être déclassée. Devra-t-on s’étonner si, de nouveau, les ouvriers et ouvrières, les salarié·es en tout genre, les plus directement concerné·e·s par la réforme, se contentent finalement d’être spectatrices et spectateurs d’une lutte qui devrait être aussi la leur, et si, à un moment donné, les jeunes refoulé·e·s de « la jeunesse » n’intègrent les cortèges étudiants qu’en vue de quelques rackets ?

5. Lorsqu’un mouvement social réclame avec détermination le retrait d’un projet de loi, il obtient éventuellement sa re-négociation, probablement son report. Lorsqu’il commence à réclamer de nouveaux droits, à contre-courant de la réforme, il a quelque chance d’obtenir son retrait. Lorsqu’un mouvement social s’accompagne une critique radicale du travail, de l’économie, des dominations et inégalités instituées, lorsque finalement il prend l’allure d’un mouvement qui dépasse la posture revendicative, qu’il sort du jeu du « dialogue social » entre « partenaires sociaux », pour devenir l’expression d’un ras-le-bol exprimant une conscience suffisamment claire de l’arnaque continue que représentent les rapports sociaux existant, il a quelque chance d’obtenir de nouveaux droits, et se donne la possibilité de grossir les rangs d’une dissidence qui fasse véritablement sens, qui soit à la hauteur de la situation, et renverse, un moment au moins, le rapport de force. Début mars, prônant le « dialogue et le respect », François Hollande formule ses craintes : « Rien ne serait pire que l’immobilisme ou de tout mettre en cause ». L’immobilisme : voilà la victoire recherchée par les syndicats étudiants ; tout mettre en cause : voilà ce que peut un mouvement qui ne se laisse pas kidnapper par les tactiques et tacticien·e·s syndicaux. Au même moment, Myriam El Khomri lançait à son propre camp une formule que nous devrions pouvoir reprendre à notre compte : « il faut frapper vite et fort, y compris en bousculant ».

#OnVautMieuxQueCa ? Que valons-nous exactement ? Lorsqu’à l’occasion de pareilles réformes, s’affichent sans complexe les ambitions patronales et gouvernementales, il est rassurant de pouvoir constater que nous soyons encore un certain nombre à discerner l’envergure du mépris, de l’insulte et de la provocation auxquels nous avons à faire face. Mais le slogan-hashtag reste terriblement creux si nous restons incapables de donner un contenu sérieux à ce « mieux » que nous estimons valoir. Les larmes que versent médias, patrons et partis de droite suite aux « reculs » de Manuel Valls sauront-elles nous convaincre à peu de frais, que nous avons pris la direction vers la forme et le degré d’exploitation que nous estimons mériter ?


Notes

1Au sujet de la loi travail, le MEDEF ne cache pas son enthousiasme, et parle d’un « projet de loi ambitieux » qui « va indéniabement dans le bon sens ». Le Medef écrit aux parlementaires pour soutenir la loi El Khomri (Marianne.net)

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Salaire à vie & hiérarchie des salaires…

Ce texte fait suite à l’article Revenu de base, universel, garanti… Quelle Révolution ?

Garantir un revenu à tous, de manière inconditionnelle, c’est aussi l’un des enjeux d’une proposition apparentée : celle du salaire à vie, défendu par le Réseau Salariat et son principal porte parole qu’est Bernard Friot1. Il se distingue pourtant largement des autres types de propositions de ce genre, puisqu’il vise aussi à une sortie du capitalisme… Il ne s’agit plus ici d’instaurer un revenu universel conçu comme un moyen de re-distribution des richesses, mais d’établir une autre forme de distribution de la richesse produite, en abolissant au passage l’accaparation de celle-ci par les possesseurs de capitaux : actionnaires, banques, et préteurs en tout genre qui financent la production en contrepartie de dividendes, d’intérêts ou profits. L’idée : garantir à tout individu majeur un salaire, qu’il ait ou non un emploi, et qui soit financé par une caisse des salaires, elle-même financée par une cotisation sociale élevée à 100 % de la valeur ajoutée… Autrement dit : abolir la « propriété lucrative »2. Que toute la valeur produite par une entreprise soit reversée à une caisse des salaires et une caisse d’investissement, gérées démocratiquement, qui redistribuent ensuite salaires et fonds d’investissement à chacun et à chaque entreprise3. Et donc, du même geste, faire que l’investissement soit non seulement dépendant d’une logique politique établie démocratiquement plutôt que d’une logique financière visant le profit, mais aussi qu’il ne soit plus à crédit, puisque financé par la cotisation. Notons aussi qu’en supprimant les profits et rentes que s’accordent aujourd’hui les investisseurs, c’est 15 à 20 % de la valeur produite que l’on récupère, et qui peuvent servir à l’augmentation des investissements, des salaires ou au financement des infrastructures et services publics… (suite…)

Revenu de base, universel, garanti… Quelle Révolution ?

Ce texte est aussi une introduction à un second, concernant la proposition du salaire à vie de B. Friot.

L’ouverture d’une brèche ?

L’idée de garantir un revenu à tous, indépendamment de l’occupation d’un emploi, fait partie des propositions qui permettent d’interroger en profondeur un nombre conséquent des pseudo-évidences structurant les représentations et normes instituées. Défendre un droit au revenu, ce n’est pas seulement défendre la possibilité pour tous d’obtenir les moyens d’une vie décente, dans une société où la nourriture, les logements et toutes sortes de marchandises moins nécessaires abondent, mais où l’argent et le travail, mal distribués ou trop rare, manquent à beaucoup – si bien que finalement l’on jette en quantité nourriture et objets, et laissons inoccupés plus de logements qu’il n’y a de sans-domicile. Ce n’est pas seulement ré-affirmer que, puisque nous avons les moyens, nous avons le devoir de rendre effectifs les droits les plus fondamentaux, ceux qui garantissent la plus basique des sécurités, et les conditions les plus élémentaires de l’égalité ou de la liberté. Qu’il est insensé, et pour tout dire criminel de laisser le marché organiser la misère en valorisant le gaspillage, en simulant la rareté…. C’est aussi prendre acte du fait que la quantité de travail nécessaire pour (sur-)produire ce dont nous avons besoins ne justifie plus de conditionner l’accès au revenu à celui d’un emploi. Ainsi, la proposition d’un revenu garanti inconditionnel interroge le rôle et le statut du travail-emploi, et le place dans une perspective où les activités hors-marché, nombreuses et pour beaucoup socialement plus utiles, moins nuisibles que quantité d’emplois, sont prises en compte, et reconnues comme ayant une valeur qui, bien qu’extérieure au marché, est pourtant évidente sur le plan social, et probablement d’autant plus que justement, elle ne s’intègre pas à ce marché. (suite…)

La crise des idées au pouvoir – perspectives révolutionnaires (1)

Avec l’essor des libertés formelles, de la pseudo-égalité politique et juridique, de la libéralité des mœurs et de l’organisation des divergences d’opinions caractérisant le capitalisme libéral, le gouvernement des esprits, des idées ou de « l’opinion publique », comme mode de domination à la fois exigé par ces acquis libéraux et facilité par les dispositifs institués à travers lesquels ils se formalisent, apparaît comme l’instrument privilégié et jusque là terriblement efficace d’une reproduction de la structure de classes des sociétés capitalistes modernes, d’autant plus efficace que celle-ci se dissimule en tant que telle, jusqu’à être apparemment parvenue à dissoudre les classes elles-mêmes comme représentations symboliques1. Partant, la soumission des individus aux systèmes de relations qui leur dictent les attitudes attendues semble dépendre d’une assimilation idéologique et psychologique, non pas simplement des réquisits énonçant l’endroit de la position qu’ils doivent tenir et la façon dont ils doivent la tenir, que des raisons pour et par lesquelles ces réquisits peuvent être déduits par les individus eux-mêmes comme ce qu’il est normal et préférable de faire. De fait, ces « raisons » sont, probablement plus encore que les dispositifs pratiques de discipline et de contrôle qui sécurisent traditionnellement l’environnement social du capital, les armes grâce auxquelles s’effectue le dressage des individus comme membres conformes d’une communauté qui n’a plus rien à se partager, à qui il ne reste plus rien de commun en dehors de leur participation directe ou indirecte à la production marchande2. Et il n’y a rien d’original à constater que la plupart de ces « raisons » s’agencent au mode d’expression dominant du conformisme qu’est aujourd’hui encore l’égoïsme, ainsi devenu une sorte d’ethos ou d’habitus globalement partagé au sein de nos sociétés, rendant chacun indifférent aux autres si ce n’est justement en tant qu’Autres, concurrents, moyens pour ses propres fins. L’égoïsme agit chez beaucoup comme une justification pseudo-pragmatique suffisante de leur coopération contrainte au désordre social, alors même qu’il fonctionne comme un instrument essentiel de leur domination : en tant qu’il dresse chacun contre tous, l’égocentrisme abolie les solidarités à partir desquels un individu peut véritablement exister comme individu, c’est à dire comme être social, et par conséquent dresse aussi chacun contre soi-même, contre ses propres forces d’existences, lors même qu’il prétend à des effets exactement contraires. Mais si la production sociale des subjectivités complices et consentantes à leur propre avilissement et abrutissement est depuis longtemps l’élément indispensable d’une perpétuation du mouvement d’inégalisation et d’artificialisation des modes d’existences et de ce par quoi nous sommes sensés nous estimer libre et heureux, il semble cependant que cette dynamique de production quasi industrielle d’imbéciles heureux, ou tout du moins d’idiots résignés3, réclame une intensification croissante des dispositifs d’assujettissement aux normes du raisonnable, en réponse à l’affaiblissement progressif de leur force d’évidence, et donc de leur capacité à produire des individus satisfaits de leur situation et de la situation économique et sociale. Cette désaffection croissante à l’égard des mécanismes d’attribution des positions sociales et des logiques et pratiques sociales par lesquelles ils se présentent comme justes et justifiés (désaffection qui se manifeste aussi bien par la massification des usages légaux ou non des psychotropes4, que dans la multiplication des cas de désertion des places assignés5), si elle peut être considérée comme un élément manifeste d’une crise des représentations sociales dominantes ouvrant la voie à une déstabilisation des classes dirigeantes, voire permettant d’envisager la perspective d’une ré-émergence de la contestation de la domination de classe elle-même, doit aussi nous rendre attentif aux méthodes mises en place afin de la contrer, que ce soit justement en termes de renforcement des dispositifs d’assujettissement aux normes, ou bien en termes de stratégies de contournement visant l’institution de nouvelles normativités parallèles, à même de ménager une porte de sortie, pour les classes dirigeantes, au capitalisme libéral : le capitalisme autoritaire, et ses auxiliaires traditionnels que sont l’État policier, le patriotisme, la guerre et la xénophobie. Cette double réflexion, d’une part sur l’imaginaire social capitaliste et sa crise, sur l’ampleur de celle-ci et sur les formes diverses de ses manifestations, sur les convergences et les divergences qui s’y rencontre, etc., et d’autre part sur les façons, elles aussi protéiformes, par lesquelles l’autorité du capitalisme et de son oligarchie cherche ou parvient à se maintenir, ne saurait apporter de réponses quant aux stratégies qu’il faudrait employer pour faire aboutir un projet de transformation radicale des sociétés en vue de l’émancipation individuelle et collective, soit d’une égalité et d’une liberté un tant soit peu conséquente. Elle n’en n’est pas moins un préalable nécessaire à toute démarche ayant pour objectif de combattre les aliénations instituées, et donc de faire progresser l’autonomie individuelle et collective, ne serait-ce qu’en tant que projet collectif.

(suite…)

Egalité des chances et méritocratie : justifier les inégalités, résigner les dominés…

« Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes, mais sur l’idée nécessaire de l’égalité des « chances » données à tous les Français de prouver leur aptitude à « servir ».

Seuls le travail et le talent deviendront le fondement de la hiérarchie française. Aucun préjugé défavorable n’atteindra un Français du fait de ses origines sociales à la seule condition qu’il s’intègre dans la France nouvelle et qu’il lui apporte un concours sans réserve. On ne peut faire disparaître la lutte des classes, fatale à la nation, qu’en faisant disparaître les causes qui ont formé ces classes, qui les ont dressées les unes contre les autres. »

Discours de Pétain, 11 octobre 1940

Nombres d’apologues de l’idéal républicain de l’égalité des chances ignorent sûrement que la quasi-unanimité de leur position s’étend jusqu’à trouver chez Pétain un allié. Il se trouve pourtant dans cette façon de présenter la chose le parfum d’une vérité démaquillée, l’éloquence d’une franchise assumée, et par conséquent les éléments à même de rendre compte de l’efficace sociale que vise la hiérarchisation au mérite : asservir, et faire disparaître la lutte des classes. (suite…)

Castoriadis – L’autogestion de la production… et de la société

Au-delà de l’aliénation que représenterait la domination de la pseudo-rationalité économique sur le débat politique, et que Castoriadis dénonce comme telle en faveur d’une publicité réelle de la sphère politique et de ce qui la concerne, le projet d’autonomie, en tant que projet d’abolition de toutes dominations instituées de certains groupes ou classes de la société, ne consiste pas seulement à dénoncer le caractère idéologique d’une économie prétendument rationnelle, mais encore et surtout à exiger l’autonomie individuelle et collective y compris au sein de la sphère privée/publique en tant que telle – soit à revendiquer l’autogestion de la production. En d’autres termes, l’exigence de liberté que formule Castoriadis n’est pas restreinte au domaine strictement politique ; ce n’est pas qu’en tant que citoyens que les individus doivent être libres et égaux, mais encore en tant que travailleurs. C’est là l’une des créations sociale-historique du mouvement ouvrier qui inspira largement Castoriadis – et c’est dans ce cadre-ci, plutôt que dans celui de l’analyse de la polis athénienne, qu’il formula tout d’abord sa conception de la liberté et de l’égalité. (suite…)

Economie et démocratie – Castoriadis contre Marx

Nous nous sommes jusqu’ici attardés sur la manière dont la philosophie de Castoriadis tisse ses concepts dans un rapport relativement étroit avec ce qui à ses yeux représente le germe historico-social du projet d’autonomie, soit le mouvement démocratique grec et plus précisément athénien, présenté comme moment inaugural d’une rupture de la clôture des représentations, comme l’émergence, la création d’un type de confrontation au monde radicalement nouveau qui plutôt que de viser une mise en sens définitive de celui-ci, et par là même l’assurance d’une saisie du réel qui occulte tout questionnement quant à la validité des significations et institutions sociales, ouvre au contraire une dynamique d’interrogations et de réflexions affranchies des certitudes tranchées quant à ce qui doit être tenu pour vrai et juste. Dynamique vers l’autonomie, création de la philosophie, de la politique et de la démocratie, qui entame ce que Castoriadis désigne comme dévoilement du Chaos/Abîme/Sans-Fond : d’une part le monde, l’Être, n’est plus confiné dans un cadre ontologique rigide et socialement établi, garantissant une signification stable aux phénomènes mondains et fournissant un socle sur lequel puisse être fondées les pratiques, normes et valeurs sociales auxquelles il s’agissait alors de se conformer sans autre raison qu’une adhésion irréfléchie à ce qui est posé et imposé comme Vérité et Justice ; d’autre part, du fait même de cette perplexité face à ce Réel à qui l’on reconnaît une dimension chaotique, insensée, c’est l’arbitraire de toute autorité ne se référant pas à la raison, au logon didonaï, qui se retrouve mis en cause, contre lequel s’institue l’égalité politique des citoyens d’un coté, et la pratique de la philosophie comme champ d’interrogations universelles, ouvert à quiconque disposé à raisonner, de l’autre.

Pourtant, si d’un point de vue historique le mouvement démocratique antique représente bien le point de départ d’une tradition porteuse d’un projet d’autonomie, ce n’est pas à partir de celui-ci que se sont forgées et développées les positions politiques et philosophiques de Castoriadis. En effet, bien avant d’en venir à considérer et à étayer ses propos sur l’analyse des significations portées par l’imaginaire et l’institution sociale hellénique, Castoriadis s’est avant tout intéressé à l’histoire du mouvement ouvrier et aux théories et analyses le concernant, à commencer bien entendu par celles de Marx et plus généralement du marxisme.

(suite…)

Castoriadis – Crise des significations et interpénétration du projet capitaliste et du projet d’autonomie

Selon Castoriadis, les significations centrales du projet capitaliste sont closes et mystificatrices d’une part, incarnées dans des institutions autonomisées d’autre part, et enfin portées par des individus hétéronomes, en tant que pour reproduire les valeurs, normes, et institutions ils sont censés se soumettre aux représentations impliquées par la perspective économique et par l’agencement hiérarchique des pouvoirs politiques et économiques. Cependant, l’hétéronomie dont il s’agit est véritablement singulière en ce que le capitalisme moderne lui-même apparaît pour Castoriadis comme porteur d’une autre spécificité : nos sociétés subiraient une crise de leurs significations imaginaires, qui en tant que telle est une crise globale, « [atteignant] le processus identificatoire »1. Cette crise renvoie à « l’effondrement de l’autoreprésentation de la société »2, autoreprésentation dont « les individus en sont les seuls porteurs “réels” ou “concrets” »3, et qui est nécessaire aussi bien à ceux-ci (puisqu’ils ont besoin de pouvoir identifier leur société et la place qu’ils y tiennent pour s’individuer), qu’au maintient des institutions. Finalement, la présentation du monde sous-jacente au projet capitaliste ne serait plus capable de proposer une représentation commune de la société, celle-ci qui lorsqu’elle subsiste est alors estimée ici comme autoreprésentation qui « s’effrite, s’aplatit, se vide, se contredit » 4… Un tel épuisement signifie donc aux yeux de Castoriadis que les sociétés modernes « ne fournissent plus aux individus les normes, valeurs, repères, motivations leurs permettant à la fois de faire fonctionner la société, et de se maintenir eux-mêmes, tant bien que mal, dans un “équilibre” vivable »5. En d’autres termes, l’institution hétéronome de la société associée au projet capitaliste ne parvient plus à fournir des significations “solides” et partagées, et l’on peut dire par conséquent que l’hétéronomie subjective n’est plus suffisante quant à un maintient stable de l’imaginaire capitaliste, et cela sans pour autant ouvrir la voie à un investissement conséquent du projet d’autonomie. L’individu actuel (“post-moderne”) n’entretiendrait pas véritablement une relation réflexive aux déterminations et injonctions auxquelles il obéit, mais ne trouverait pas non plus de réponses, ni de moyens pour répondre de manière qui le satisfasse réellement, aux questions liées à l’identité collective et individuelle, au devenir vers lequel “nous” voudrions que la société aille, au pourquoi et au comment exister parmi les autres… En définitive, ce sont les idées mêmes du “progrès” et de l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle qui n’apparaissent plus comme véritablement convaincantes – notamment du fait des désillusions provoquées par les guerres mondiales et les totalitarismes du XXeme siècles6, et plus récemment de la prise de conscience du désastre environnemental qui se met en place. (suite…)

Castoriadis – Capitalisme et individus aliénés

L’imaginaire et les institutions liés au projet capitaliste étant considérés par Castoriadis comme autonomisés, il s’ensuit que la fabrication des individus par nos sociétés modernes est avant tout fabrication d’individus hétéronomes. L’hétéronomie des sociétés capitalistes n’est donc pas une stricte aliénation objective (de la même façon, d’ailleurs, que pour toutes autres sociétés hétéronomes) ; si les institutions liées au capitalisme peuvent être dites aliénantes et aliénées, ce n’est pas simplement en tant que les individus qu’elles concernent n’ont pas le pouvoir effectif de les transformer, mais aussi, et peut être surtout, en tant qu’ils adhèrent aux significations imaginaires qu’incarnent ces institutions. Quel est le « type anthropologique » que tend à fabriquer notre imaginaire social institué ? Une fois que l’on a décelé chez ce dernier le noyau de significations centrales de la maîtrise rationnelle d’une part, aboutissant à la hiérarchisation et la bureaucratisation de l’organisation sociale, et du critère économique d’évaluation et de valorisation d’autre part, l’analyse castoriadienne nous suggère qu’il s’agit d’ « un individu tout à fait particulier qui advient avec le capitalisme moderne » 1, et dont l’une des principales spécificités serait la tendance au conformisme et à la « privatisation »2. (suite…)

Castoriadis – Capitalisme, démocratie représentative, et hétéronomie sociale.

Malgré les parentés relevées avec d’autres imaginaires sociaux-historiques, le capitalisme constitue pour Castoriadis une forme de société particulière du fait qu’elle possède pour « trait caractéristique […] entre toutes les formes de vie social-historique […], la position de l’économie – de la production et de la consommation, mais aussi, beaucoup plus, des “critères économiques” – en lieu central et valeur suprême de la vie sociale »1. Tout d’abord, l’économie, considérée en tant que science de l’organisation et des processus sociaux, se présente comme participant de manière centrale et décisive à l’hétéronomie inhérente au capitalisme dont cherche à rendre compte Castoriadis2.. Y compris pour ce qui est du capitalisme non étatique, la prétention à la scientificité de l’économie renvoie selon Castoriadis à diverses mystifications, à commencer par celle contenue dans la signification imaginaire de la marchandise. En effet, l’attribution d’une valeur monétaire et le rapport d’équivalence ainsi artificiellement établi entre les choses (de plus en plus diverses, et non nécessairement matérielles), qui définit le procès de marchandisation, ne peut être dit déterminé rationnellement qu’en postulant l’existence d’un marché répondant à des demandes elles-mêmes rationnelles, satisfaisant ainsi à l’aspiration au bonheur qu’exprimeraient la société et ses individus. Or, non seulement cela revient à supposer l’existence d’individus d’ores et déjà autonomes, réfléchis quant à leurs ambitions et lucides dans leurs actions (c’est-à-dire non dominés par le discours de l’Autre), mais induit aussi par là même l’occultation de l’imprévisibilité irréductible de l’évolution des différents facteurs motivants les investissements et la production3. Castoriadis remarque que de manière plus paradoxale encore, l’irrationalité des comportements qui est niée ou ignorée par les théories économiques est en revanche savamment prise en compte et utilisée lorsqu’il s’agit de fabriquer de nouveaux besoins ou de nouvelles modes (intégrant de ce fait psychologues, sociologues ou encore neurologues aux objectifs de croissance économique). Par ailleurs, l’inclusion de la force de travail dans la catégorie de marchandise, et par conséquent la croyance en la détermination objective de sa valeur, représente selon Castoriadis l’un des leurres de la « pseudo-rationalité » du capitalisme4, ne serait-ce qu’en tant que l’évolution des salaires résulte principalement des luttes sociales sans lesquelles il est probable que l’accroissement de la production se serait confronté à l’insuffisance de consommateurs potentiels. De ce fait, la marchandisation des activités humaines illustre la double dimension – imaginaire et institutionnalisée – de l’hétéronomie sociale découlant de la prédominance de l’économie comme science et méthode de maîtrise rationnelle du social-historique au sein des sociétés capitalistes. En effet, l’idée d’une possibilité d’attribution objective de la valeur du travail, occulte d’un côté l’arbitraire inéliminable des valeurs, choix et orientations institués par chaque société, et de l’autre conduit à une autonomisation des institutions, se reflétant notamment par la perpétuation d’une structure de classe de la société, c’est-à-dire par l’inégalité économique et politique instituée. (suite…)