Raison

Castoriadis – Philosophie et question de la vérité

Précisons tout d’abord que par philosophie, Castoriadis ne désigne pas ici « des systèmes, des livres, des raisonnements scolastiques », mais « d’abord et avant tout, la mise en question de la représentation instituée du monde, des idoles de la tribu, dans l’horizon d’une interrogation illimitée »1, ou, comme il le répète ailleurs : « la mise en question des idola tribus, des représentations collectivement admises »2. De nouveau, il convient de souligner la qualification d’« illimitée », puisque c’est précisément à partir de là que Castoriadis spécifie « la philosophie proprement dite de toutes les rationalisations d’une croyance que nous connaissons par ailleurs : « théologie », commentaire sur les textes sacrés, philosophie hindoue pour une grande partie, Talmud, Kabbale, etc. »3… L’activité philosophique se distingue ainsi selon Castoriadis par son refus de toute autorité, « intra- [ou] extra-mondaine »4, restreignant le cadre de son interrogation : la philosophie, contrairement aux rationalisations de croyances, « n’a rien à sauver »5. (suite…)

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Castoriadis – De la rupture de la clôture du sens à l’interrogation illimitée

 Toute société se rapporte, selon Castoriadis, à un mouvement d’auto-institution : chacune d’entre-elle créée pour elle-même un ensemble de significations imaginaires visant à donner un sens à la réalité, et ne peut y parvenir, et par conséquent subsister, qu’à la condition de « s’étayer » suffisamment sur la réalité effective1. Ce n’est donc pas sur ce point que s’opère la distinction entre société aliénée et autonome, mais sur l’occultation de ce mouvement d’auto-institution, c’est-à-dire sur l’auto-occultation qu’entretient une société hétéronome au sujet de son propre processus2. Cette « méconnaissance par la société de son propre être comme création et créativité »3 implique – et en un certain sens vise – une clôture des significations, ou dit autrement, l’impossibilité de la mise en question de ce qui est affirmé comme vrai et juste. L’attribution d’une origine sacralisée ou absolutisée de la norme et de la signification est de ce fait analysée par Castoriadis comme « dénégation » et « recouvrement de l’Abîme/Chaos/Sans-Fond »4 : c’est afin de pouvoir garantir nos représentations comme vraies (et nos lois comme justes) qu’est niée la créativité humaine, et plus généralement l’idée de création, en ce qu’elle est justement manifestation du « Chaos » et de « l’Abîme » – et conduirait donc, si elle n’était occultée, à considérer le « non-sens qui borde et pénètre tout sens », autrement dit à entrevoir le caractère relativement contingent et incertain de ce qui était vécu comme nécessaire ou normal… (suite…)

Castoriadis – Crise des significations et interpénétration du projet capitaliste et du projet d’autonomie

Selon Castoriadis, les significations centrales du projet capitaliste sont closes et mystificatrices d’une part, incarnées dans des institutions autonomisées d’autre part, et enfin portées par des individus hétéronomes, en tant que pour reproduire les valeurs, normes, et institutions ils sont censés se soumettre aux représentations impliquées par la perspective économique et par l’agencement hiérarchique des pouvoirs politiques et économiques. Cependant, l’hétéronomie dont il s’agit est véritablement singulière en ce que le capitalisme moderne lui-même apparaît pour Castoriadis comme porteur d’une autre spécificité : nos sociétés subiraient une crise de leurs significations imaginaires, qui en tant que telle est une crise globale, « [atteignant] le processus identificatoire »1. Cette crise renvoie à « l’effondrement de l’autoreprésentation de la société »2, autoreprésentation dont « les individus en sont les seuls porteurs “réels” ou “concrets” »3, et qui est nécessaire aussi bien à ceux-ci (puisqu’ils ont besoin de pouvoir identifier leur société et la place qu’ils y tiennent pour s’individuer), qu’au maintient des institutions. Finalement, la présentation du monde sous-jacente au projet capitaliste ne serait plus capable de proposer une représentation commune de la société, celle-ci qui lorsqu’elle subsiste est alors estimée ici comme autoreprésentation qui « s’effrite, s’aplatit, se vide, se contredit » 4… Un tel épuisement signifie donc aux yeux de Castoriadis que les sociétés modernes « ne fournissent plus aux individus les normes, valeurs, repères, motivations leurs permettant à la fois de faire fonctionner la société, et de se maintenir eux-mêmes, tant bien que mal, dans un “équilibre” vivable »5. En d’autres termes, l’institution hétéronome de la société associée au projet capitaliste ne parvient plus à fournir des significations “solides” et partagées, et l’on peut dire par conséquent que l’hétéronomie subjective n’est plus suffisante quant à un maintient stable de l’imaginaire capitaliste, et cela sans pour autant ouvrir la voie à un investissement conséquent du projet d’autonomie. L’individu actuel (“post-moderne”) n’entretiendrait pas véritablement une relation réflexive aux déterminations et injonctions auxquelles il obéit, mais ne trouverait pas non plus de réponses, ni de moyens pour répondre de manière qui le satisfasse réellement, aux questions liées à l’identité collective et individuelle, au devenir vers lequel “nous” voudrions que la société aille, au pourquoi et au comment exister parmi les autres… En définitive, ce sont les idées mêmes du “progrès” et de l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle qui n’apparaissent plus comme véritablement convaincantes – notamment du fait des désillusions provoquées par les guerres mondiales et les totalitarismes du XXeme siècles6, et plus récemment de la prise de conscience du désastre environnemental qui se met en place. (suite…)

Castoriadis – L’imaginaire hétéronome du capitalisme

L’analyse que produit Castoriadis à propos de nos sociétés contemporaines s’enracine indéniablement dans sa jeunesse militante, et s’enrichira ensuite à partir des considérations plus proprement philosophiques concernant la spécificité humaine. Le regard critique sévère, mais jamais foncièrement résigné, qu’il portera tout au long de son œuvre sur les sociétés capitalistes, le fut à partir d’une position explicite réaffirmée jusqu’à la fin de sa vie : celle d’une ambition révolutionnaire. La révolution à laquelle il aspire n’est pas cependant une révolution marxiste. Plus précisément, son concept de révolution n’est pas celui défendu par Marx, en ce qu’il ne s’appuie pas sur la même conception de la société, de l’histoire, de la rationalité… De ce fait, il n’y a pas de véritables accords ni sur les postulats et présupposés, ni sur les fins, sur les moyens ou encore sur le “sujet” du projet révolutionnaire. Cependant, si le « bilan provisoire » du marxisme qui ouvre « L’institution… » ne laisse pas de doute quant à la position critique de l’auteur vis-à-vis de Marx, il n’en reste pas moins tout autant clair quant à ses motivations philosophiques et les raisons – perpétuellement développées, actualisées ou approfondies – de défendre une remise en cause radicale des institutions et significations qui composent nos sociétés modernes, et de l’imaginaire capitaliste en général depuis son émergence social-historique… (suite…)

Castoriadis – De l’occultation de l’abîme à l’hétéronomie des sociétés.

S’il apparaît pertinent à Castoriadis de prendre soin de développer les implications de la manifestation de l’imaginaire radical au sein du social historique, notamment sur les considérations ontologiques induites, cela est tout d’abord dû au constat – réclamant éclaircissements – que les sociétés ont globalement ignoré le fait qu’elles s’auto-instituaient, et qu’en conséquence, leurs normes et manières d’exister ne reposaient non pas sur un ordre, une raison, ou un être universel et absolu et déterminé de part en part, mais sur l’activité créatrice, instituante, de leur imagination individuelle et collective. Cela signifie que la plupart des sociétés se sont ignorées comme origine de leur monde (toujours humain et social) en attribuant aux significations qu’elles ont instituées une source « extra-sociale »1, soit en tant qu’immanente à la nature de l’homme ou de l’être, soit en tant qu’ordre transcendant, téléologique ou éthique. Si toute société doit fournir du sens et l’instituer, il se trouve que la très grande majorité de celles-ci le font de telle façon qu’elles occultent le fait qu’elles le fassent : les significations imaginaires sociales qu’elles crées comportent l’idée, la représentation, le sentiment du caractère universellement et absolument valable de ces significations et institutions qui les incarnent, de même qu’elles comportent la conviction a priori inébranlable de s’originer dans un au-delà de la société et de la contingence. C’est cette modalité de l’institution de la société que Castoriadis considère aliénée, et qu’il nomme hétéronome en tant qu’elle interdit toute lucidité sur la valeur relative des normes et vérités instituées. Dans cette optique, les ontologies unitaires et/ou déterministes ne sont plus critiquées simplement en tant que fausses ou erronées, mais surtout en ce qu’elles participent de l’hétéronomie sociale et individuelle, d’une part en posant et en imposant un imaginaire clos, une « clôture du sens », d’autre part en fondant (en pensant fonder) du même coup la légitimité des institutions et de l’ordre social. (suite…)