auto-institution

Castoriadis – La démocratie et la confrontation des doxaï

Contre Platon (et à partir du texte de Platon), Castoriadis prend parti pour Protagoras, si ce n’est rigoureusement parlant, du moins sur ce qu’il juge l’essentiel : « il n’y a pas de savoir assuré en politique, ni de techné politique appartenant à des spécialistes », il n’y a au contraire « que de la doxa, de l’opinion, et cette doxa est également et équitablement partagée entre tous »1. C’est à tout les hommes, rétorque en effet Protagoras à Platon, par le recours aux mythes, que Zeus accorda la justice et la pudeur, entre tous qu’il les partagea, « car les villes ne sauraient exister, si ces vertus étaient, comme les arts, le partage exclusif de quelques-uns »2. Ainsi, explique Protagoras, s’il faut bien entendu recourir aux spécialistes pour ce qui concerne leur domaine, et qu’à l’inverse, celui qui prétendrait donner conseil sur une discipline qu’il ne connaîtrait ni ne pratiquerait ne saurait être toléré, les Athéniens ont cependant raison « d’accueillir les conseils du forgeron et du cordonnier en matière de politique »3, et ainsi de permettre que tous puissent donner leur opinion sur la justice: puisque tous doivent posséder cette vertu (et feindra de la posséder s’il ne l’a pas), sans quoi l’existence de la cité elle-même serait impossible. (suite…)

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Castoriadis – La politique et la question de la justice

 

Si la philosophie comme la politique se rapportent dans l’optique castoriadienne à une activité réflexive interminable en droit, elles se distinguent entre-elles en ce que les ruptures qu’elles représentent respectivement correspondent à deux interrogations qui sont ici considérées comme irréductibles l’une à l’autre, concernant la vérité d’une part, et la justice d’autre part. Définir la politique comme activité de réflexion autour de la question de la justice, c’est de nouveau rendre compte de ce que Castoriadis entend par projet d’autonomie et rupture de la clôture. Mais plus encore, en posant ainsi la distinction (la non-identité) entre philosophie et politique, entre questions de la vérité et de la justice – tout en partant de leurs dynamiques communes, jusqu’à les présenter comme « consubstantielles »1 – il s’agit surtout d’être cohérent avec le refus argumenté des ontologies unitaires, qui justement sont qualifiées de la sorte en ce qu’elles tendent notamment à rabattre l’un sur l’autre ces deux objets de réflexions2. En effet, si dans le cadre de cette analyse la philosophie et la politique ont en commun de « [procéder] du même mouvement de mise en question de l’ordre établi »3, Castoriadis souligne par ailleurs clairement qu’« il n’y a pas de passage de l’ontologie à la politique »4, jugeant nécessaire de répéter cette « affirmation banale » en ce que la « confusion » entre ces domaines de la pensée resterait selon lui courante. La philosophie, en tant qu’activité de pensée visant la « rencontre avec ce qui est », réflexion sur l’Etre/étants et plus fondamentalement encore réflexion sur ce que nous devons penser5, à « un terme auquel [elle] se réfère, qu’elle vise, qui est autre que la pensée elle-même » : « ce qui, simplement, est »6 ; et c’est précisément par là qu’elle se distingue de la politique. Celle-ci, entendue comme interrogation concernant les institutions et les lois, et concernant donc plus largement, ainsi que nous l’avons dit, la notion de justice en tant que telle7, n’a pas « d’extérieur » sur lequel s’étayer : ni lois de la nature (« cosmique » ou humaine ), ni lois de l’histoire ou encore de l’économie qui permettraient d’établir avec certitude ou scientificité de « bonnes » institutions et de « bonnes » lois… Quand bien même la confrontation aux faits est condition sine qua non de toute considération réflexive au sujet des fins et des moyens que doit se donner une société8, l’observation ou la connaissance ne sauraient fournir de principes idéaux définissant une société juste… (suite…)