Castoriadis – Sphère politique et sphère privée

L’analyse des institutions politiques contemporaines qu’opère Castoriadis pourrait d’une certaine façon être résumée en une dénonciation du caractère aujourd’hui privé du pouvoir instituant, c’est-à-dire de ce qui, en démocratie, devrait être du ressort des affaires publiques, puisqu’engageant toute la collectivité… État, représentation et experts politiques sont alors en quelque sorte les figures incarnant la privatisation des institutions politiques aux dépens d’une appartenance collective de celles-ci, de leur ouverture effective à la participation de tous1 . Le projet d’autonomie, en tant que projet de démocratie radicale dont les membres participeraient au travail politique en tant qu’égaux, est finalement un projet d’institution d’une sphère sociale politique qui ne soit pas « objet d’appropriation privée par des groupes particuliers »2, mais qui au contraire soit véritablement publique. Conceptualisant la politique comme affaire commune, et afin que cela ne soit pas qu’une formule, Castoriadis pose le devenir véritablement public de ce qu’il appelle la « sphère publique/publique » comme condition sine qua non de l’autonomie collective, et ainsi comme appartenant à la définition de la démocratie elle-même.

Par là, nous voyons qu’il ne s’agit pas simplement pour Castoriadis de reprendre la vieille exigence kantienne du droit à « l’usage public de la raison »3. Bien entendu, la libre circulation des idées et opinions conditionne l’existence d’un espace public, mais ne suffit pas à définir ce qu’entend et vise ici Castoriadis – sa réflexion se démarquant ainsi de celle proposée par Habermas, à qui l’on doit l’analyse de la formation historique (par la bourgeoisie) de cet espace public. En effet, Habermas, s’appuyant alors justement sur Kant, définit celui-ci comme se rapportant au rassemblement d’individus discutant des questions d’intérêt commun, exerçant ainsi une fonction critique envers l’État et les lois, qui par là-même sont soumis à une publicité et à un contrôle « démocratique »4… Or, contrairement à Habermas qui centre son analyse sur l’espace public moderne, ce que Castoriadis appelle la sphère publique au sens fort, ou « sphère publique/publique », ne correspond pas au lieu d’un contre-poids de la société civile, qui par l’usage public de la raison exprimerait librement ses critiques envers une sphère politique séparée – et cela de la même manière qu’il ne s’accorde pas avec Constant pour définir la liberté politique comme simple liberté de contrôle. Castoriadis, se référant toujours à la démocratie grecque, entend par sphère publique/publique le « lieu du pouvoir »5 lui-même, et c’est en celui-ci, et non contre ou en réaction à celui-ci que doit s’exprimer les opinions et volontés des citoyens… Il ne convient donc pas aux yeux de Castoriadis de se contenter d’un espace public de liberté critique, mais de reconnaître une dimension de la société qui en tant qu’elle ressort du domaine public, de ce qui appartient à tous, doit effectivement être ouverte à la participation de tous, et « cesse[r] d’être une affaire « privée » – du roi, des prêtres, de la bureaucratie, des hommes politiques, des spécialistes, etc. » … Être libre, c’est appartenir à une communauté sans hiérarchie politique, où donc « les décisions touchant les affaires communes [sont] prises par la communauté »6.

En cela, et malgré des divergences incontestables7, les propos de Castoriadis ne sont pas sans faire écho à certaines formulations arendtiennes au sujet de la liberté, « raison d’être de la politique », qui ne se manifeste que dans « l’action », et ne saurait donc être réduit à « un attribut de la volonté » et à un « libre-arbitre », mais réclame au contraire une scène publique, politique, afin d’exister… La proximité de leurs vues sur ce point est donc relativement claire, tous deux s’inspirant de l’antiquité pour associer de nouveau la liberté à un « espace public commun » où les hommes puissent « s’insérer par la parole et par l’action », envers la conception chrétienne d’une liberté toute « intérieure », qui n’a d’autre lieu que la conscience elle-même pour se réaliser, ne possédant ainsi aucune « réalité mondaine »8

En référence à ce que les grecs désignait comme l’ecclesia, Castoriadis définit donc la démocratie comme régime où est instituée une véritable publicité de la sphère publique, comme « lieu où l’on délibère et décide des affaires communes », et cela par opposition non pas à une, mais à deux autres sphères sociales : l’oikos, c’est-à-dire la sphère strictement privée, celle du foyer, de la « maison-famille » ; et l’agora, comme espace intermédiaire, sphère « privée/publique », « marché-lieu de rassemblement, […], domaine dans lequel les individus se rencontrent librement, discutent, contractent entre eux, publient et achètent des livres, etc. »9… Et finalement, la problématique d’une institution sociale visant l’autonomie individuelle et collective, telle que la pose Castoriadis, s’intéresse autant à la publicité de la sphère du pouvoir explicite (politique) qu’à cette distinction des « sphères d’activités humaines » qui caractériserait la conception grecque de l’ensemble social, puisqu’en effet, une telle distinction n’est pas sans amener la question (politique) de l’articulation qu’il faut établir entre celles-ci lorsque l’on a en vue la liberté. Or, la politique, c’est-à-dire l’activité libre de citoyens égaux interrogeant (continuellement) et déterminant (provisoirement) l’idée de la justice, en tant qu’elle est sans recours extérieur à sa propre activité réflexive et délibérative, doit définir non pas seulement l’espace politique, c’est-à-dire s’autodéfinir en tant que lieu partagé de l’élaboration délibérée du pouvoir explicite, mais aussi déterminer son propre rapport aux autres sphères sociales, instituer les autres sphères sociales y compris et surtout dans leurs indépendances vis-à-vis de l’activité politique, c’est-à-dire d’elle-même. En d’autres termes, il s’agit là pour Castoriadis d’affronter le problème de l’auto-limitation qui caractérise nécessairement le pouvoir démocratique, auquel doit donc se confronter la politique, et par conséquent la sphère publique dans et par laquelle elle existe… Car si Castoriadis s’en prend avec virulence à la privatisation de la sphère publique (tendance selon lui intrinsèque au capitalisme et à la représentation politique) ce n’est pas pour valoriser une publicité de la société dans son ensemble : loin d’affirmer que « tout est politique » ou doit le devenir, le projet d’autonomie n’exigerait donc pas simplement l’institution d’une sphère réellement publique, mais tout autant sa délimitation vis-à-vis de ce qui ne la concerne pas, de ce qui ressort des affaires privées. Si donc la démocratie renvoie à une « communauté des citoyens [se proclamant] absolument souveraine » en cela qu’elle « se régit par ses propres lois, possède sa juridiction indépendante, et se gouverne elle-même »10, elle est tout aussi liée à la distinction et articulation des sphères d’activités dont elle reconnaît le caractère non politique, et donc l’indépendance – et plus encore dont elle sait qu’elles sont tout autant nécessaires à la visée globale de l’autonomie que le partage du pouvoir politique. En effet, ainsi que nous l’avons déjà évoqué lorsque nous nous référions à B. Constant (ici), si la liberté s’entend chez Castoriadis comme conditionnée par l’égalité politique des citoyens, elle n’y est pas pour autant réduite, et plus encore, afin que celle-ci soit elle-même conséquente, la liberté en général ne doit pas y être réduite, puisqu’elle dépend au contraire de l’exercice d’une liberté aussi bien chez-soi qu’au sein de l’agora : ce n’est pas à la politique de définir ce qui peut être imprimé, lu, discuté, pratiqué, ou échangé là où les hommes se rassemblent… Plus précisément, l’oikos et l’agora sont pour Castoriadis des sphères où le pouvoir « formellement et en principe, ne peut ni ne doit intervenir »11 – qualifiant sans ménagement de totalitarisme les tentatives d’unification des sphères sociales12. Pourtant, cela ne peut être compris absolument, car s’il existe des affaires privées sur lesquelles la communauté politique n’a rien à dire, cela ne signifie pas pour autant que tout ce qui est du domaine privé ou privé/public doit être exempt de toute législation… En effet, s’il s’agit pour Castoriadis de défendre une indépendance entre ces différentes sphères, celle-ci est-elle même une problématique politique, et s’il convient d’interdire aussi bien les violences conjugales que le travail des enfants, il est clair que cette autonomie des sphères sociales ne peut être que relative… En d’autres termes, d’une part le projet démocratique castoriadien réclame que l’individu ne soit pas réduit à son strict statut citoyen – sachant « gouverner et être gouverné »13 –, que la loi ou les actions gouvernementales n’investissent pas l’ensemble des activités sociales, mais d’autre part, ce projet implique aussi que la limitation du pouvoir de la sphère politique envers les autres sphères ne peut-être qu’auto-limitation, qu’elle ne peut être le fait que de l’activité instituante explicite elle-même, qui doit donc réfléchir et délibérer de son rayon d’influence et d’action… Finalement, de même que l’égalité, l’articulation et l’autonomie relative des sphères sociales est présentée ici comme élément constitutif de la liberté collective et individuelle, mais cela en tant que principe général, qui ne dit rien ou presque de la manière dont il faudrait l’appliquer, qui laisse ouvert et ouvre un champ à la réflexion et à la délibération politique qu’il est impossible ni de sous-estimer – car il s’agit en fin de compte de la question de ce qui est commun et ce qui ne l’est pas (res-communa ou res-publica), de ce sur quoi la communauté politique s’autorise ou non –, ni d’en espérer une solution idéale, rationnelle ou définitive – puisque ce serait alors oublier ce qu’est la politique, et plus largement le nomos

L’articulation des sphères sociales est donc un enjeux de premier ordre du projet d’autonomie, et paradoxalement, si Castoriadis s’inspire alors de la distinction posée par la démocratie athénienne, c’est aussi à partir de cette problématique qu’il en vient à critiquer ce qu’il conçoit comme les limites de ce germe du projet d’autonomie. En effet, s’il reconnaît aux Grecs le mérite d’avoir, sur le plan philosophique, atteint la signification de l’universalité, c’est-à-dire « l’idée d’un logon didonai universel, d’une recherche de la vérité et d’une mise en question de ce qui est là comme représentation, et qui ne connaît pas de limites géographiques, de race, de langue, de communauté politique, etc. », il leur reproche en revanche de n’avoir pas réalisé l’équivalent pour ce qui concerne le champ politique. Cela apparaît clairement par le fait, largement connu et commenté, de la pratique à peu près jamais questionnée de l’esclavage, ou encore de la limitation de la citoyenneté aux hommes – contrairement à ce que la rupture effectuée par « l’Europe moderne » produisit, et à qui l’on doit donc selon Castoriadis la création de « l’universalité politique ». Par ailleurs, si celle-ci se manifeste par l’extension de la citoyenneté aux femmes ou par l’abolition de l’esclavage, problématisant ainsi l’inégalité politique sous un angle ignoré des grecs, elle s’exprime aussi par l’élargissement de la réflexion politique à l’économie : ce qui alors appartenait jusque là strictement à la sphère privée et à l’agora sans poser de question – la propriété privée, la production, le marché économique en général – devient, avec le mouvement ouvrier puis le marxisme, un enjeu politique ; l’inégalité économique est désormais discutée dans son rapport à l’inégalité sociale, et in fine à l’inégalité politique. C’est ainsi l’idée d’un nouveau rapport entre les sphères sociales qui émerge, et qui selon Castoriadis fait partie intégrante du projet d’autonomie que porte notre tradition, et à partir duquel seulement prend véritablement sens l’idée qu’il défend de la démocratie comme régime de la liberté, et de la liberté comme égalité…

Notes et références

1 CL4, p. 277

2 CL5, p. 76

3 Kant, Qu’est-ce que les Lumières,

4 Habermas, l’Espace public.

5 CL4, p. 277

6 CL2, p. 367

7 Nous y reviendrons…

8 Hannah Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard, p. 192

9 CL4, p. 277 ; On peut par ailleurs noter que l’espace public dont traite Habermas est bien plus proche de cette sphère privé/publique que de ce que Castoriadis entend par sphère publique.

10 CL2, p. 358 ; Castoriadis se réfère alors à Thucydide, et souligne par la-même que l’autonomie n’est pas uniquement autonomos au sens propre, c’est-à-dire position de ses propres lois, mais concerne plus globalement tout pouvoir explicite, dont la juridiction (autodikos) et le gouvernement (autoteles), ainsi que nous l’avons déjà montré…

11 CL4, p. 277

13 Définition que propose Aristote du citoyen, couramment reprise par Castoriadis…

 

Cet article appartient à la quatrième partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « Le projet d’autonomie, vers une démocratie radicale », comporte les articles :

5 commentaires

  1. Dans CL2, p. 358 ; Castoriadis se réfère exactement à quel texte de Thucydide?

    1. (Bonjour)
      Dans ce passage (issue du texte : la »polis » grecque et la création de la démocratie, lui meme tiré d’une conférence) Castoriadis se réfère à Thucydide sans plus de précision. Je pense néanmoins qu’il parle de l’oraison funèbre de la Guerre du Péloponnèse, où Thucydide rapporte des propos qu’aurait tenu Périclès…

      1. Bonjour et merci
        Finalement ma fille a trouvé : livre 5 chapitre 18
        Salutations

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