Egalité des chances et méritocratie : justifier les inégalités, résigner les dominés…

« Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes, mais sur l’idée nécessaire de l’égalité des « chances » données à tous les Français de prouver leur aptitude à « servir ».

Seuls le travail et le talent deviendront le fondement de la hiérarchie française. Aucun préjugé défavorable n’atteindra un Français du fait de ses origines sociales à la seule condition qu’il s’intègre dans la France nouvelle et qu’il lui apporte un concours sans réserve. On ne peut faire disparaître la lutte des classes, fatale à la nation, qu’en faisant disparaître les causes qui ont formé ces classes, qui les ont dressées les unes contre les autres. »

Discours de Pétain, 11 octobre 1940

Nombres d’apologues de l’idéal républicain de l’égalité des chances ignorent sûrement que la quasi-unanimité de leur position s’étend jusqu’à trouver chez Pétain un allié. Il se trouve pourtant dans cette façon de présenter la chose le parfum d’une vérité démaquillée, l’éloquence d’une franchise assumée, et par conséquent les éléments à même de rendre compte de l’efficace sociale que vise la hiérarchisation au mérite : asservir, et faire disparaître la lutte des classes. Partant de là, il ne suffit pas de dénoncer le fait que l’égalité des chances à toujours été virtuelle2, ni même de démontrer que cette égalité des chances, en plus de ne pas avoir été réalisée, est en vérité irréalisable. Certes, peut-être s’agit-il de commencer par là, peut-être faut-il commencer par affirmer que l’idéal d’égalité des chances est un idéal paradoxal, prétendant offrir à chaque enfant les mêmes possibilités de « réussite » alors même qu’il abouti, par principe, à les faire grandir dans des milieux sociaux et familiaux ne pouvant leur offrir les mêmes chances. Que s’il prétend possible de compenser les inégalités sociales subies pendant sa jeunesse, c’est parce qu’il s’agit surtout de ne pas les abolir – ces inégalités étant sensées résulter du mérite ou du démérite de nos parents… Il est certain que cet aspect ne doit pas être négligé, mais au-delà de la faiblesse théorique des justifications du système méritocratique, il convient de s’attacher aux justifications que lui-même tend à produire en ce qui concerne l’asservissement et la docilité de tout un chacun. Car le fait d’inculquer la conviction d’une hiérarchisation sociale juste puisque déterminée par le mérite et le travail renvoie clairement à une stratégie de démobilisation des classes dominées, soit à une technique de gouvernement des consciences, par laquelle chacun est désigné comme responsable de sa situation. Il s’agit non seulement de canaliser les frustrations et colères des dominés et exploités afin qu’elles se retournent contre eux-mêmes, intériorisées sous les formes de la honte et de la culpabilité ; il s’agit aussi et du même coup de suggérer un sentiment d’admiration envers les exploitants, et peut-être pire encore, de solliciter une aspiration à ce que leurs enfants appartiennent un jour à ces élites pathétiques.

Pathétique, ces méritants le sont, tant la plupart sont sincèrement convaincus qu’ils méritent leur fortune, sont dignes de leur posture et de notre estime, lorsqu’ils n’attendent pas, décomplexés, notre reconnaissance.

Il y a le mérite des hauts salaires, des cadres sup, ingénieurs et autres. Ce mérite est celui qu’atteste indiscutablement l’obtention des diplômes les plus prestigieux. Que mérite-t-on exactement ? Un haut revenu, justement compris comme la reconnaissance de la rareté de nos compétences – les moyens de se distinguer ostensiblement de la masse. Que la possibilité de faire des études soit ici considérée comme un effort à récompenser tout au long d’une carrière plutôt que comme une chance, à laquelle l’argent public a d’ailleurs contribué dans des proportions non négligeables, ne semble pas devoir les interpeller. Comment alors leurs faire entendre que leur principal mérite, celui que l’on récompense généreusement, est celui de s’être « intégrer », d’avoir « prouver leur aptitude à servir » voire « d’apporter un concours sans réserve », non pas simplement à la France, mais aux méandres de la dynamique capitaliste.

Qu’autant de servilité soit requise pour mériter les moyens de sa subsistance est probablement plus aisément perceptible pour la masse de ceux qui chaque jour sont sensés se contenter d’obéir aux ordres et aux cadences, sans songer à recouvrir le fait de leur soumission forcée sous le terme d’« esprit d’entreprise ». Pourtant, nombre de ceux-là peuvent aussi devenir pathétiques, lorsque se voulant méritant, ils travaillent avec zèle au nom des intérêts qui les exploitent. Lorsque convaincus que le labeur qu’ils endurent est ce qui justifie leurs modestes revenus, ils considèrent du même coup que les chômeurs et autres fainéants méritent leur sort. Peut-être plus pathétique encore est celui à qui l’on a fait accepter l’idée qu’il mérite la misère dans laquelle il est plongé, ses difficultés à trouver du travail, son exclusion…

Il y a aussi, bien entendu, le mérite de la propriété du capital, de la propriété des moyens de production. Ne nous assène-t-on pas que l’enrichissement des patrons sur le (sur-)travail de leurs employés n’est que la juste récompense à leur incroyable capacité à créer des emplois ? Double discours saisissant des intéressés, que relaient vaillamment médias et politiciens, et qui sans fléchir affirme avec aplomb que l’embauche doit être attribuée à leur mérite, tandis que la destruction d’emplois ne s’explique que par conjoncture, ou fait suite à des politiques inadaptées au « monde moderne ». Que les plus grandes entreprises, et donc les patrons les plus rémunérés, créent beaucoup moins d’emplois que les entreprises plus modestes ne trouble pas non plus leur faconde. La propagande s’acharnant sans relâche à faire l’éloge des « entrepreneurs » est si massive qu’elle parvient presque à dissimuler ses incohérences et inconséquences, et lorsque la discussion se prolonge, les apologues de l’exploitation et du consumérisme prolongeront les dissimulations… Lorsque par exemple, il sera relevé que ce n’est pas l’entrepreneur qui crée des emplois, mais que ceux-ci sont dus à l’augmentation de la consommation, nécessitant celle de la production, et donc du travail productif, alors le mérite de l’entrepreneur sera d’avoir investi et innové dans un secteur porteur. Lorsque sera posée la critique du consumérisme ahurit sur lequel repose ce talent, alors les entrepreneurs, feignant de ne pas recourir massivement aux procédés de manipulations constitutifs de la publicité5, s’exonéreront sur la liberté du consommateur. Peut-être seraient-ils plus gênés d’avoir à expliquer comment leur propagande parvient à concilier l’idée que leur mérite consiste à créer des emplois lorsqu’ils s’adressent à la foule, et à saisir les opportunités d’amoindrissement des coûts salariaux, fut-ce au prix d’accointances avec quelques esclavagistes modernes, lorsqu’ils s’adressent aux investisseurs et actionnaires, bien conscients que l’art de l’entrepreneuriat consiste à produire plus en recourant à moins de travailleurs. La « novlangue » et la « double pensée », par définition, ne se soucient d’être cohérentes : la répétition est leur seule force de conviction. Les intéressés en tout genre défendront ainsi d’un même élan rhétorique leur génie personnel et leur soumission contrainte à la logique du capital et à la « compétition » mondiale qu’elle engendre. Ils sont fiers de leurs responsabilités, celles-là même qui spécifient leur statut social et leur mérite, mais pour autant, ils s’estiment irresponsables quant à la situation, quant aux conséquences de leurs décisions :après tout, ils ne font que s’adapter au règne de la marchandise, celui de la croissance et du profit. Que créent-ils, au juste, lorsqu’ils créent ces emplois ? Cette question, et donc celle des conditions d’exercice et des finalités des labeurs qu’ils proposent, ne paraissent pas non plus devoir être relevées : les patrons créent des emplois, et cela mérite profit et reconnaissance. Leur concours sans réserve à la marchandisation des êtres doit leur offrir l’aisance d’une débauche d’apparats et de luxe.

Devenir une bonne marchandise, apte à être vendue au prix fort sur le marché du travail, ou bien avoir pour rôle de réduire le travail à de la marchandise, voilà ce que signifie en bonne part l’expression « réussir sa vie », voilà l’étalon du mérite. Que notre travail consiste à amplifier les causes du désastre environnemental, à empoisonner notre nourriture, à saboter des existences, à générer des pulsions consuméristes ou, responsable de fonds d’investissement, à participer à tout cela à la fois, cela ne semble pas devoir écorner la conviction de notre mérite, notre sentiment de réussite au grand jeu de la compétition pour la survie.

La méritocratie est la forme devenue consensuelle d’un darwinisme social qui ne dit pas son nom, pire, qui ose se dissimuler sous le champ lexical de l’égalité. La violence des exclusions qu’il implique, sans borne dans la majeure partie du monde, façonne les relations humaines sous les traits d’une compétition où le mépris des autres est globalement exigé, où le cynisme est une compétence. La sanction d’une inadaptation à ce « monde du travail » est peu ou prou l’interdiction d’accès à la société marchande, et donc, en l’occurrence, l’exclusion sociale tout court. Certes, la méritocratie capitaliste n’opère finalement sa sélection qu’à la marge, en ce que la plupart des exclus et des élites héritent plus ou moins de leurs situations ; mais en tant que facteur imaginaire de la réussite sociale, l’illusion du mérite objectivise et moralise la stratification sociale, en présentant celle-ci comme à la fois rationnelle et équitable. Par là, le mérite permet l’amplification de la lutte de la classe dominante pour sa domination, et une déflation des luttes des exploités en tant que classe, celles-ci se fragmentant et se parcellisant en luttes internes aux entreprises et en luttes individuelles, qui s’insèrent ainsi dans le cadre de la compétition entre travailleurs-marchandises. En persuadant chacun qu’il se situe à la place qu’il mérite, la lutte contre l’exploitation, qui en tant que telle comprend à la fois la lutte pour la gestion de la production et celle, plus modeste, pour l’augmentation des salaires (soit une diminution du taux d’exploitation), se délite en luttes individuelles, où chacun travaille pour sa carrière et pour l’augmentation de son salaire, par la mise en valeur de sa résignation à être exploitable et exploité. La lutte des classes s’effrite en lutte des places : il s’agit de prouver sa rentabilité. Soit, en haut de l’échelle, manifester un cynisme décomplexé dans ses capacités à tirer profit de ceux, qui, en bas de l’échelle, sont alors mobilisés à leur propre marchandisation, à leur mise en concurrence sur le marché du travail. L’idéologie méritocratique n’est sûrement pas plus la cause de la sélection sociale des oligarques qu’elle n’est à l’initiative des processus de dévalorisation du travail des prolétaires en tout genre, en ce sens que cette double dynamique trouve ses origines plus en profondeur dans la logique du capital. Elle n’en n’est pas moins une force déterminante de la formation de subjectivités capitalistes, et par là même, le vecteur d’une intégration subjective des contraintes objectives qu’impose la loi du profit. En d’autres termes, et au risque de se répéter, la croyance commune assimilant mérite et travail exploité constitue l’un des paradigmes ayant permit et permettant les régressions qualitatives et quantitatives des résistances à l’exploitation. Les résistances informelles par lesquelles le taux de profit et donc la valeur d’usage du travail sont en permanence l’enjeu de luttes quotidiennes et discrètes, ne peuvent perdurer que dans la mesure où les travailleurs ne fondent pas l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes sur les attentes et les critères du capital. De même, la mise à disponibilité des exclus du marché du travail, d’où ressort l’étrange symétrie inversée entre leur non-emploi et l’exigence croissante à ce qu’ils travaillent à leur employabilité – en manifestant constamment leur désir de « réinsertion » –, n’est pas seulement rendu possible par le rapport de force économique qui joue en leur défaveur, et les menaces d’une exclusion plus violente encore que celle qu’ils subissent déjà, mais est aussi grandement facilité par le soucis de reconnaissance qu’est parvenu à leur inculquer le discours méritocratique, jonglant entre ses invectives envers les parasites, fainéants et fraudeurs, ses éloges de l’effort et du sacrifice, et sa rengaine trop bien connue : « quand on veut on peut »…

Réinventer le travail, viser sa transformation en activité individuellement, psychologiquement et humainement enrichissante d’une part, et en activité socialement utile d’autre part, implique donc une transmutation des valeurs qui s’y associent. Le diptyque concurrence et hiérarchisation doit laisser place à celui de la coopération et de l’égalité, non plus des chances, mais du pouvoir économique, dans l’ensemble de ses ramifications. Parmi celles-ci, se trouve le niveau de revenu, auquel correspond un des pouvoirs déterminants mais pourtant largement occulté de la sphère économique : celui de participer au même titre qu’un autre à la formation de la demande, et donc de l’offre marchande. S’y trouve aussi le pouvoir de gestion de la production, et donc le pouvoir d’en définir les modes et les finalités. Or, si cela se joue en partie à l’échelle de l’unité de production, et réclame donc une auto-gestion des entreprises, cela se joue aussi à un niveau plus global, niveau où l’économie prend clairement sa dimension politique. S’il faut détruire l’assignation d’un niveau (et d’un droit) de vie à la pseudo-mesure d’un mérite, il faut donc aussi détruire l’illusion d’une science économique objective, de laquelle découle l’assentiment forcé aux paroles expertes des gestionnaires du désastre. Il faut ré-affirmer la dimension intrinsèquement politique des orientations et stratégies économiques, et de surcroît, réinvestir la politique comme affaire publique, pour laquelle il ne saurait donc y avoir de hiérarchie formelle classifiant les citoyens.

De ce fait, si la notion de travail doit être subvertie, cela semble devoir se faire parallèlement à une remise en question des notions de monnaies, de salaires et de revenu, sous l’horizon plus global d’une révision de la notion contemporaine et fallacieuse de démocratie. Car, si celle-ci doit redevenir la facette collective, c’est à dire sociale et politique des mots d’autonomie et de liberté (ainsi pensée comme indissociable de sa facette individuelle), alors la question de la répartition des pouvoirs économiques qui s’opère à travers l’organisation de la production et du travail doit être reposée inlassablement. En d’autres termes, la critique du travail peut et doit certainement s’articuler à une critique du caractère illusoire des démocraties représentatives contemporaines, qui se sont subordonnées aux intérêts marchands, lorsqu’elles n’ont pas simplement déléguées leurs pouvoirs aux marchands eux-mêmes. Or, l’idée du mérite fait justement jonction entre la hiérarchisation sociale et économique et l’accaparement des décisions politiques par une oligarchie en partie élue, puisque la méritocratie, la professionnalisation de l’activité politique et enfin la survalorisation de points de vue qualifiés d’experts semblent bien indissociablement liées à une même logique, celle de la classification sociale des individus entre décideurs et exécutants, gouvernants et gouvernés.

Pareilles ambitions peuvent paraître utopiques, et certainement le sont-elles si l’on considère l’ampleur de la tache révolutionnaire qu’impliquent de telles transformations sociales. Elles ont pourtant leurs lieux d’expérimentations, et les valeurs qu’elles promeuvent ne sont pas non plus sans alimenter les discours contestataires de par le monde. Lieux éphémères, la plupart du temps. Ainsi, lorsque sur les places espagnoles, ou celles jouxtant les quartiers d’affaires américains, des multitudes de révoltés s’organisent sans chef ni parti, et réclament une démocratie renouvelée, où les citoyens seraient à même d’exercer concrètement leurs citoyennetés. Ailleurs, l’auto-gestion, la démocratie directe et l’égalité économique semblent prendre racine, comme à Marinaleda, ville espagnole d’environs 3 000 habitants, qui après avoir récupérée des terres il y a une trentaine d’années, pratique au quotidien ce qui nous semble si inaccessible. D’autres, éparpillés un peu partout, se réapproprient une autre idée du travail et de l’argent, en créant leur propre monnaie, dont les SEL, qui non seulement rendent impossible l’accumulation en rendant celle-ci périssable, mais surtout, qui considèrent que toute activité mérite le même salaire, qu’une heure de travail équivaut à une heure de travail – brisant ainsi le processus de hiérarchisation qu’opère le marché capitaliste de l’emploi.

 

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