Salaire à vie & hiérarchie des salaires…

Ce texte fait suite à l’article Revenu de base, universel, garanti… Quelle Révolution ?

Garantir un revenu à tous, de manière inconditionnelle, c’est aussi l’un des enjeux d’une proposition apparentée : celle du salaire à vie, défendu par le Réseau Salariat et son principal porte parole qu’est Bernard Friot1. Il se distingue pourtant largement des autres types de propositions de ce genre, puisqu’il vise aussi à une sortie du capitalisme… Il ne s’agit plus ici d’instaurer un revenu universel conçu comme un moyen de re-distribution des richesses, mais d’établir une autre forme de distribution de la richesse produite, en abolissant au passage l’accaparation de celle-ci par les possesseurs de capitaux : actionnaires, banques, et préteurs en tout genre qui financent la production en contrepartie de dividendes, d’intérêts ou profits. L’idée : garantir à tout individu majeur un salaire, qu’il ait ou non un emploi, et qui soit financé par une caisse des salaires, elle-même financée par une cotisation sociale élevée à 100 % de la valeur ajoutée… Autrement dit : abolir la « propriété lucrative »2. Que toute la valeur produite par une entreprise soit reversée à une caisse des salaires et une caisse d’investissement, gérées démocratiquement, qui redistribuent ensuite salaires et fonds d’investissement à chacun et à chaque entreprise3. Et donc, du même geste, faire que l’investissement soit non seulement dépendant d’une logique politique établie démocratiquement plutôt que d’une logique financière visant le profit, mais aussi qu’il ne soit plus à crédit, puisque financé par la cotisation. Notons aussi qu’en supprimant les profits et rentes que s’accordent aujourd’hui les investisseurs, c’est 15 à 20 % de la valeur produite que l’on récupère, et qui peuvent servir à l’augmentation des investissements, des salaires ou au financement des infrastructures et services publics…

La proposition d’un salaire à vie n’est donc pas simplement celle d’un revenu garanti, mais plus globalement celle d’une réorganisation profonde de l’économie dans son ensemble. Pourtant, cette réorganisation et cette logique ne tombe pas de nulle part, puisqu’elle est d’ores et déjà a l’œuvre, bien que partiellement, dans le système économique actuel : le salaire à vie, nous dit B. Friot, est pensé d’une part comme l’extension du système des retraites par cotisation – la retraite (par répartition) constituant la garantie d’un salaire à vie qui ne dépend d’aucun emprunt –, d’autre part comme la généralisation de certains aspects du statut de fonctionnaire, dont le revenu ne dépend théoriquement pas de l’occupation d’un poste, mais de la qualification (grades, indices…). Du fait de l’abolition du patronat, et de toute la sphère économique qui aujourd’hui domine par le contrôle sur l’investissement, la production et l’emploi, la proposition du salaire à vie va aussi de paire avec une toute autre organisation du travail, dans un cadre coopérativiste et dans une perspective autogestionnaire. Supprimer la « propriété lucrative », c’est aussi instaurer la « co-propriété d’usage » de l’outil productif.

Un certain nombre des questions subversives qu’ouvre la question d’un droit au revenu sont donc ici explicitement posées, et de surcroît les réponses apportées marquent clairement la dimension politique et sociale du projet. Et c’est bien là la raison principale de son rejet par un certain nombre de défenseurs du revenu de base. D’autres points particuliers sont certes souvent mis en avant comme des différences radicales et rédhibitoires par rapport à la proposition d’un revenu de base, telle que la condition de majorité, bien qu’il s’agisse là d’un aspect périphérique du salaire à vie… Le fond du dissensus est bel et bien concentré sur la dimension révolutionnaire du projet, celle-ci qui propose de transformer les rapports de productions en supprimant le droit au profit que s’octroient les investisseurs, et donc en supprimant la classe capitaliste en tant que telle. C’est que, demandent les partisans plus ou moins centristes, et bons citoyens, du revenu de base, nous ne voyons pas comment nous pourrions obtenir un tel salaire à vie, par quels moyens le mettre en place. Ce qui, dans leur perspective, impliquerait de convaincre les capitalistes de renoncer à leurs privilèges, et d’élire des représentants à même de voter une telle refondation de la distribution des richesses. Car derrière la position large et floue que défends par exemple le MFRB ou le BIEN4, l’enjeu semble être, autant que de convaincre et de rassembler, d’éviter le conflit. Le salaire à vie, impliquant finalement une expropriation des classes dominantes, et s’inscrivant ainsi dans le cadre historique d’une lutte des classes, semblent pour beaucoup devoir s’assimiler à une résurgence du stalinisme, considéré comme seul débouché possible d’une remise en cause de la captation systématique de la valeur produite par une couche ultra-minoritaire de la société. Et que cette remise en cause ne puisse s’obtenir facilement dans le cadre actuel des institutions politiques – qui de fait se sont mises en place de manière concomitante et synergique avec l’économie capitaliste – apparaît comme le signe du caractère irréalisable, et à vrai dire peu souhaitable, du salaire à vie. En retour, B. Friot qualifie le revenu de base de « roue de secours du capitalisme », visant à sauver un « marché de l’emploi » embourbé et aliénant, qu’il conviendrait au contraire de supprimer5.

Pour autant, la critique concernant les moyens que nous aurions de faire aboutir un tel projet n’est pas seulement exprimé par ceux chez qui l’idée de lutte des classes est tenu en horreur. C’est aussi l’un des reproche que lui adresse Alain Bihr, qui se situe clairement dans une perspective marxienne6. Certes, B. Friot n’est pas effrayé par l’idée d’une révolution, et envisage régulièrement la possibilité de mettre en place son système à l’occasion et au terme d’une réactivation de l’élan révolutionnaire de la « classe révolutionnaire » qui s’est constituée à travers le mouvement ouvrier au cours des deux derniers siècles. Mais ce que lui reproche justement A. Bihr, c’est de ne s’attarder aucunement sur ce que pourrait être ce processus révolutionnaire, sur les moyens de l’activer, sur ses possibilités d’aboutir et ce sur quoi il faudrait compter pour qu’il aboutisse. Et en effet, B. Friot est peu disert sur la question, se contentant le plus souvent d’affirmer que nous ne saurions supporter indéfiniment les souffrances, humiliations et absurdités qu’engendrent la soumission au marché de l’emploi, à la dictature du temps travaillé et à l’extorsion de profits par la classe capitaliste. Qu’il y a crise, y aura de nouveau crises, et qu’il convient de réfléchir dès maintenant à ce qu’il nous faudra instituer lorsque le rapport de force aura été renversé. S’il n’a peut-être pas tout à fait tord là-dessus, il reste cependant très problématique de ne pas se prononcer sur ce qui constitue, ainsi que le souligne opportunément A. Bihr, l’un des point d’achoppement les plus saillant des différentes théories socialistes. Parmi tant d’autres questions en suspends, celle qui concerne la possibilité de parvenir à une telle transformation sociale à une échelle seulement nationale révèle bien le caractère peu anecdotique de la problématique. Par ailleurs, si l’horizon révolutionnaire du projet est largement revendiqué, persiste néanmoins une certaine ambiguïté sur le processus – concrètement révolutionnaire ou simplement réformiste – qui doit présider à sa mise en place. D’une part, c’est plus ou moins au même titre que sont affirmées comme révolutionnaires les évolutions et acquis (par des réformes) du salariat au cours du siècle (cotisation, qualification, retraite…), d’autre part, s’alternent au fil de ses entretiens et conférences des affirmations pas vraiment uniformes quant aux perspectives de transition : tantôt il s’agit d’accepter le fait que seul un mouvement révolutionnaire pourra imposer une telle expropriation du capital, tantôt sont mises en avant différentes réformes pouvant aller dans la direction d’un tel projet (augmentation des cotisations, encadrement des salaires avec la mise en place d’un salaire maximum, instauration d’un salaire étudiant…)7.

Et il est d’autres types de faiblesses à la rhétorique du Réseau Salariat. Sur le plan a priori plus accessoire de la propagande – le Réseau Salariat est tout de même une association d’éducation populaire –, l’argumentaire développé souffre d’une carence particulièrement handicapante : celle de son accessibilité, de sa clarté. Si la présentation générale du projet ne pose pas forcément de grandes difficultés, dès que nous pénétrons un peu plus avant dans ses fondements théoriques, il y a de fortes chances pour que l’on se trouve quelque peu déconcerté et/ou déboussolé, tant la façon dont nous sont présentés ses concepts clés prétend renverser les évidences. Ainsi, lorsque est affirmé que la cotisation créée du PIB et de la « valeur économique », que les pensions et allocations (retraites, allocations familiale, chômage, RSA) sont du salaire, et que par conséquent ceux qui en bénéficient crées de la valeur, ou encore que l’indexation du salaire sur une qualification accordée à une personne et non à un emploi participe d’une création de valeur non capitaliste8. Et il ne s’agit pas là de choses à même de désorienter uniquement ceux qui ne sont pas particulièrement friand de théorie économique, ainsi que l’illustre les commentaires de Jean Gaudrey, professeur d’économie, qui plein d’humilité affirme timidement ne pas parvenir à saisir la façon dont B. Friot use des concepts de cotisation ou de valeur. Les réponses de B. Friot, à J. Gaudrey et aux autres interlocuteurs qui lors d’entretiens témoignent de leurs perplexités sur certains points, peuvent aider à en éclaircir quelques-uns, mais il n’est pas improbable que chez de nombreux lecteurs9 persistent une impression confuse et une difficulté réelle à véritablement saisir certaines affirmations et arguments, pourtant présentés comme fondamentaux, et laisse ainsi le sentiment regrettable qu’est présenté sous les traits de l’évidence ce qui exigerait un effort pédagogique conséquent pour être réellement appropriable par la plupart de ceux qui pourraient s’y intéresser.

Hiérarchie des salaires

Outre cette analyse économique relativement déroutante sur laquelle s’appuie le raisonnement devant nous convaincre de la pertinence et de la logique du projet, il est un autre point qui contraste singulièrement avec la prétention révolutionnaire de ces propositions : celui de la hiérarchie des salaires. B. Friot n’est pas toujours catégorique à son propos, mais la proposition qui revient systématiquement est celle d’un échelonnement des salaires (donc de la qualification) sur une échelle de 1 à 4, « par exemple » de 1500 à 6000 euros. Le salaire, et donc la reconnaissance de la création de valeur par le travail, est clairement considéré par le Réseau Salariat comme une « convention » sociale, un « choix politique »10. Le choix, la convention qui nous est proposée est donc celle qui reconnaîtrait, par le biais de la qualification, que certains créeraient 4 fois plus de valeur économique que d’autres.

Sur quoi s’appuie cette convention ? Au nom de quoi faire un tel choix politique ? Quoique B. Friot ne s’attarde pas véritablement sur cette question, il se la pose néanmoins, et de manière radicale dans un texte au moins, en interrogeant la possibilité d’une qualification unique, et donc d’un salaire unique, identique pour tout le monde. Sa réponse, succincte, consiste d’abord à dire que l’ensemble de ses propositions « reposent sur la poursuite délibérée d’un déjà-là [cotisation, qualification…], or rien dans nos institutions n’anticipe l’unicité du niveau de salaire »11. En l’occurrence, s’appuyer sur le déjà-là consisterait à s’inspirer de « l’actuelle hiérarchie des salaires de la fonction publique ou des conventions collectives »(ibid.)… Pareille réponse à de quoi sembler insuffisante, et quoique d’une cohérence formelle, peut paraître entachée d’une certaine mauvaise foi. Certes, B. Friot le répète inlassablement, son projet d’émancipation du salariat repose sur des institutions déjà existantes, et c’est d’ailleurs sous cet aspect qu’il présente un caractère subversif d’un ordre relativement inédit. Pour autant, la radicalisation de ce qui existe déjà, soit l’attribution à tout majeur d’une qualification et donc d’un salaire irrévocable, financé par une cotisation élevé à 100 % de la valeur ajoutée des entreprises, ne correspond pas à un simple changement quantitatif du « déjà-là », mais bien à un changement qualitatif radical, puisque l’on ne peut pas vraiment dire que ce qu’elle implique – l’abolition de la « propriété lucrative », et donc « l’expropriation des propriétaires lucratifs », soit quelque-chose de concrètement « anticipée » par les institutions actuelles. Qu’il y ait une certaine continuité là-dedans peut d’une certaine façon s’entendre, mais de là à dire que l’abolition de la propriété lucrative12, et donc une sortie de l’économie capitaliste, soit un simple prolongement des institutions déjà en place, plutôt une rupture conséquente et radicale, semble quelque-peu téméraire. Cet argument « factuel » en faveur d’une telle hiérarchie des salaires témoigne alors d’une surprenante timidité, lorsque situé dans le cadre plus général de la « révolution » souhaitée. Nous pourrions d’ailleurs objecter qu’un resserrement de la hiérarchie des salaires fait aussi depuis longtemps l’objet d’un débat politique et de négociations aux seins mêmes des institutions existantes, et que la diminution de l’écart entre salaire minimum et maximum, par exemple dans un rapport de 1 à 2, ou de 1 à 1,3, pourrait aussi bien s’envisager dans le cadre « de la poursuite d’un déjà-là ».

Si une telle hiérarchie des salaires/qualifications de 1 à 4 est systématiquement retenue, B. Friot ne dissimule pourtant pas l’enjeu qu’elle représente, allant jusqu’à dire que « [le] problème théorique […] est majeur car reste à fonder les différences dans la production de valeur économique »(ibid.). En effet, le problème est majeur, et il l’est d’autant plus qu’une fois affirmé que « [la] valeur économique n’a aucun fondement naturel, elle résulte des rapports sociaux. Elle est donc exclusivement politique », on a déjà reconnu que « les différences dans la production de valeur économique », soit la hiérarchie des salaires, ne peut être « fondée », n’a pas de fondement, ni « naturel », ni rationnel, mais résulte, ainsi qu’il le dit lui-même « d’un conflit de pouvoir », d’une convention sociale ou choix politique, qui, comme tout choix politique, ne saurait être « fondé » à proprement parler.

A partir de là, l’argumentation devient réellement douteuse, à tel point que l’on s’interroge sur la réalité du consensus qui existerait à ce sujet au sein du Réseau Salariat. Voici la suite de la citation :

« La réponse me semble à chercher du côté du fait que la valeur économique est le lieu du conflit de pouvoir. Quand nous en aurons fini avec le rapt de la définition de la valeur économique par les propriétaires lucratifs, cela n’abolira pas l’enjeu de pouvoir qu’est cette définition. Le conflit se déplacera à l’intérieur du salariat. L’unicité de la qualification pose le conflit résolu, un postulat dont on sait la suite : le pouvoir évacué par un coup de baguette magique revient en force de la pire façon. Donnons-nous, avec la hiérarchie des qualifications, le lieu, politiquement assumable, du conflit de pouvoir inhérent à la définition de la valeur. »13

Et encore, ailleurs :

« Une hiérarchie des qualifications et des salaires étant sans doute indispensable pour gérer les conflits sur la valeur économique immanents à toute société. »14

Rappelons, pour situer le débat, ce que B. Friot nous rappelle lui-même à l’occasion : le salaire médian se situe autour de 1700 euros en France (autrement dit, 50 % des salariés touchent moins de 1700 euros, 50 % touchent plus.), et seul 10 % des salariés touchent plus de 3000 euros. Où l’on voit de quelle manière l’élite restreinte touchant 6000 euros mensuel serait placée au-dessus du troupeau. Ce que nous dit Friot, c’est donc qu’il y a là un « enjeu de pouvoir », qu’il est donc favorable à ce que « cette définition de la valeur économique » soit l’occasion de maintenir une élite économique, une classe (interne au salariat) socio-professionnelle dont le pouvoir économique soit 4 fois supérieurs à la classe de base, mais qu’il sera possible dans son système de gérer ce conflit politiquement, au sein d’une institution où tous auront leur mot à dire. L’argument est sévèrement tortueux : une hiérarchie des salaires serait nécessaire afin de pouvoir gérer les conflits au sujet de cette hiérarchie… Ce qui n’est guerre compréhensible, si l’on n’a pas en tête l’argument péremptoire selon lequel certes « l’unicité [l’égalité] pose le conflit résolue » mais, c’est certain, « le pouvoir évacué par un coup de baguette magique revient en force de la pire façon ». Qu’elle que soit la valeur que l’on peut accorder à un pareil « argument », notons qu’il semble bien devoir s’appliquer, probablement d’une façon bien « pire » encore, à « l’évacuation » du pouvoir des propriétaires lucratifs15

Quoiqu’il en soit, les « conflits sur la valeur économique [étant] immanents à toute société » (je souligne), la possibilité qu’en bonne entente, les salariés résolvent ce conflit en décidant collectivement l’égalité des salaires ne semble ni vraiment envisagé (à moins que le « coup de baguette magique » ne convienne à décrire cette décision collective), ni souhaitable. N’est-ce pas pourtant ce qui se passe parfois ? N’est-ce pas ce qu’ont décidé, en 1921, les insurgés de Constradt ? N’est-ce pas la décision qui fut prise, en Argentine, au sein d’usines réquisitionnées et auto-gérées ? N’est-ce pas ce le choix qui a été fait à Maranélida, petite ville auto-gérée en Espagne, au sein de leur coopérative ? Certes, en France, les « institutions » du salariat obligent à une certaine hiérarchie des salaires, mais n’est-ce pas ce que regrette notamment les ouvriers de ScopTi, ex-fralib, qui ont décidé, maintenant qu’ils détiennent leur outil de production, d’établir « des différences de 70 euros par mois, à part le directeur, qui est à un coefficient de 1,25 »16 ? D’où vient cette croyance selon laquelle ce « conflit » ne saurait être réglé par la décision collective d’abolir ou d’aplanir drastiquement la hiérarchie économique ? et pourquoi, à défaut de proposer et de défendre celle-ci, établir au nom du « factuel » et du « déjà-là » un échelonnement à ce point hiérarchique, qui affirme violemment que le travail (pardon, la qualification) de certains est 4 fois supérieur à celui d’un autre ?

C’est que B. Friot accorde une grande importance au fait qu’il existe au sein de toute société une violence qu’il serait illusoire de prétendre supprimer, celle-ci étant inhérente au social, aux rapports sociaux… Il y a là une certaine lucidité, et sans forcément reprendre le terme de violence, il est certainement naïf si ce n’est dangereux de prétendre éliminer toute conflictualité sociale, celle-ci définissant notamment ce qu’est la politique, et à fortiori toute organisation démocratique. Le désaccord se situe ailleurs : dans l’insistance avec laquelle B. Friot tient à ce que cette « violence » s’actualise au sein de l’inégalité des salaires, autrement dit qu’elle s’exprime et soit canalisée par le biais des inégalités économiques :

« La hiérarchie des salaires restera l’une des formes de la violence économique qui subsistera. La violence économique est présente dans toute société. Il faut donc prévoir les institutions de sa gestion. La hiérarchie des salaires sera le lieu d’un conflit politique permanent sur sa fourchette, ses critères, les épreuves de qualification et les jurys d’attribution de cette qualification. Mais cette violence mettra aux prises des personnes ayant le même droit de décision sur la production et la même co-propriété d’usage des entreprises. Pas comme aujourd’hui »17

Le ton est d’emblée catégorique. Le « conflit politique » ne portera pas sur le bien fondé de la hiérarchie économique, mais sur l’ampleur de celle-ci. Le raisonnement est similaire au précédent, et tout aussi tortueux, abscons : est postulé comme inéluctable (naturel ?) ce qu’il nous propose d’instituer (socialement, politiquement) ; il y a toujours violence économique au sein de la société, donc nous devons l’instituer au travers de la hiérarchie des salaires (mais nous gérerons et décideront du degré de cette violence par le biais d’un conflit politique et démocratique). Nous l’avons dit : que la conflictualité sociale soit inéliminable est une chose, affirmer qu’elle doit s’incarner comme violence économique par le biais de l’inégalité en est une autre. Et ce d’autant plus lorsque l’on prétend se placer dans une perspective de sortie du capitalisme. Car celui-ci ne se réduit pas à la subordination de la production et du travail à la « propriété lucrative » mais concerne aussi, au-delà de sa dimension économique, un ensemble de représentations, un « imaginaire social » et « l’institution d’un certain type anthropologique », pour reprendre la terminologie de Castoriadis, qu’il n’est pas superflue de prendre en compte lorsque l’on souhaite sa mise à bas. Et c’est justement en partant de ces considérations que Castoriadis en vient à défendre l’égalité des salaires et revenus. Alors que B. Friot semble penser qu’il est possible de justifier l’inégalité des revenus (en l’occurrence des salaires), et peut être même de la « fonder théoriquement » au nom d’une violence qu’il souhaite voir préserver sous cette forme, Castoriadis affirme à l’inverse qu’il n’existe aucune « justification théorique » valable d’une pareille hiérarchie18, et qu’il nous faudrait décider d’instituer l’égalité économique afin « de détruire la motivation économique », « de détruire la « valeur » économique comme Proto-valeur selon laquelle la société est réglée et fonctionne », et « encore plus : il s’agit de détruire la signification imaginaire nucléaire, en ce champ, de toutes les sociétés dites « historiques » : celle d’une hiérarchie entre les hommes, quels qu’en soient la base et le masque »19. Castoriadis s’accorderait donc probablement avec Friot pour considérer cette hiérarchie des salaires (et donc à vrai dire toute hiérarchie) comme une forme de violence, mais c’est à ce titre qu’il s’agit de l’abolir : au travers celle-ci, ce n’est pas simplement une inégalité factuelle qui est instaurée, mais un type de rapport à autrui, une forme de valorisation de soi et des autres, qui s’opère autour d’un critère à la fois puérile, mercantile et superficiel : celui de la richesse, et donc – quoique Friot considère le terme comme participant de l’idéologie du capital il paraît justement avoir ici sa pertinence – celui du « pouvoir-d’achat ».

Que gagne-t-on, à gagner 4 fois plus qu’un autre ? C’est, nous dirait Bourdieu, un capital symbolique qui se loge sous le capital économique, et la violence dont il s’agit ici est clairement aussi une violence symbolique, dont il a su montrer nombre de conséquences, à commencer par le sentiment, et plus encore l’intériorisation de l’idée de notre incompétence, d’une légitimité moindre, qui, du lieu de travail – ce qui déjà est problématique dans le cadre d’une gestion collective20 –, se déplace et transmute à d’autres lieux, d’autres situations, pour devenir (pseudo-)conscience de notre infériorité sociale en général. Si la ré-appropriation de la production, et l’attribution à tous d’une qualification et d’un salaire indépendamment de l’emploi ont notamment pour but de reconnaître à chacun sa participation à la création de valeur (et donc son utilité sociale), et par là même d’émanciper le travail de l’humiliante subordination à la mesure capitaliste du temps de travail et au marché de l’emploi, pourquoi vouloir reconduire cette autre forme d’humiliation que constitue la hiérarchie des salaires ? Une fois admis qu’aucun critère objectif ne permet de mesurer et de comparer l’utilité sociale des activités considérées comme nécessaires, au nom de quoi instaurer une « convention » selon laquelle le travail des uns vaudrait 2, 3 ou 4 fois moins que celui des autres, si ce n’est dans le but d’instaurer, via l’inégalité économique, une forme d’estime et de mésestime de soi contingenté à notre revenus, et manifesté au travers des apparats et objets de consommations en tout genre grâce auxquels peuvent s’afficher notre statut, notre valeur ? L’ambition de B. Friot est-elle de voir advenir une société où, certes nous n’aurions plus à faire à l’arrogance du propriétaire lucratif, mais où nous aurions encore le loisir de voir les uns habillés en chanel, roulant en porsche, s’offrant des vacances à l’autre bout de la planète tandis que les autres, quoique envieux, auraient à se contenter du nécessaire et des modestes plaisirs que la convention sociale leur accorde ? Est-ce ainsi que se précise l’idée de violence économique qu’il considère immanente à toute société, et devant être instituée dans une société post-capitaliste ?

Et le problème ne se cantonne pas à cet aspect symbolique (au sens de Bourdieu), ni donc au type d’individus, de subjectivités que l’on souhaiterait promouvoir par le biais des institutions que l’on se donne (ainsi que le problématise Castoriadis). Il est aussi, Friot l’affirme, celui d’un « enjeu de pouvoir ». Quel enjeu, de quel pouvoir est-il question ici ? Là encore, les réflexions de Castoriadis sont précieuses. Ni lui, ni Friot ne se prononcent en faveur de l’abolition du marché économique : la société post-capitaliste qu’ils promeuvent n’est pas celle où une autorité politique, fut-elle démocratique au sens fort, prétendrait pouvoir déterminer ce qu’il convient de produire et de consommer : il serait « absurde, dit Castoriadis, de limiter la consommation par rationnement autoritaire, [ce] qui équivaudrait à une tyrannie intolérable et stupide sur les préférences de chacun »22. Mais contrairement à B. Friot, Castoriadis voit là un argument déterminant en faveur de l’égalité des revenus : le maintient d’un marché « des biens de consommation individuelle » ne peut être un marché « démocratique » uniquement si chaque individu détient un pouvoir identique sur ce marché, autrement dit si chacun dispose du même revenu, et peut ainsi influencer la demande au même titre qu’un autre. Si selon lui il est « absurde » et « tyrannique » de définir politiquement ce que sont les besoins de chacun et de tous, l’égalité des revenus est alors le « seul moyen d’orienter la production d’après les besoins de la collectivité »(ibid.). L’argent, le salaire joue d’une certaine façon le même rôle qu’un bulletin de vote, s’agissant de l’offre de biens de consommation, et il faudrait d’après Castoriadis que chacun dispose du même nombre de bulletins. Dans le cas contraire, si par exemple une partie de la population reçoit un salaire 4 fois plus élevé qu’une autre partie de la population, alors son pouvoir économique, qui en un certain sens possède aussi une dimension politique, est 4 fois plus important : elle possède un pouvoir 4 fois supérieur d’orienter la production, soit non seulement le type de biens et de services produit, mais aussi, par conséquent, le type de travail, les emplois nécessaires à cette production.

La position du Réseau Salariat mériterait donc clairement des développements autrement plus conséquents que l’invocation évasive d’une nécessaire violence économique, tant les enjeux et perspectives qu’elle convoie sont significatifs quant au projet et valeurs défendus. D’autant plus que cette aspiration et pseudo-légitimation du maintien de la violence inhérente à la hiérarchie des salaires apparaît comme un point annexe, dont l’établissement dépendrait d’un accord des salariés – et l’on peut douter que dans un pareil cas, une majorité rejoigne les vues de B. Friot.


Notes et références

2C’est à dire toute forme de propriété permettant un profit du seul fait du titre de propriété : cela concerne donc ce que Marx appelait la propriété des moyens de productions (usine, machine, terre), qui permet à son détenteurs d’en obtenir une rente lors même que d’autres l’utilisent et font fonctionner ces moyens de production (salariés…) ; mais cela concerne aussi les propriétés immobilières, lorsqu’elles sont destinées à être louées.

3Une partie des cotisations, donc de la totalité de la richesse produite à l’échelle nationale, servant aussi à financer la sécurité sociale, les infrastructures publiques (hôpitaux, écoles, routes…), etc.

4Mouvement Francais pour un Revenu de Base : http://revenudebase.info/ ; Basic Income Earth Network : http://www.basicincome.org/

8L’une des explications qui me semble la plus clair de tout cela, parmi celles que j’ai pu lire :

« Le versement des cotisations sociales correspond à une obligation des employeurs, qui doivent ajouter dans la composition du prix des marchandises produites par leurs entreprises une valeur supplémentaire, équivalente à ces cotisations. En amont du versement, le montant de cette valeur est lié au salaire, car elle est calculée par rapport au salaire brut (qui est un salaire fictif) des salariés du privé. En aval, la cotisation finance du salaire lié à une qualification : grade de la fonction publique hospitalière, médecins libéraux (à travers le barème des actes de soin), qualification des malades, « qualification moyenne » des retraités (25 meilleures années pour le privé, 6 derniers mois pour les fonctionnaires) et dernière qualification du poste occupé par les chômeurs. Ce salaire institue des salariés hors des institutions capitalistes du travail : il s’agit de l’ensemble des salariés de la cotisation, qui produisent des non‑marchandises, hors de la dictature du temps de travail, de l’emploi et du capital.

L’impôt correspond aussi à un ajout de valeur inclus dans le prix des marchandises. Il finance donc aussi le salaire à la qualification de producteurs non‑marchands : les salariés des administrations publiques, qu’ils soient ou non fonctionnaires, et ceux des associations qui se substituent aux administrations pour la fourniture de certains services. […]

Si les cotisations et l’impôt représentent un ajout de valeur, il est illusoire d’affirmer qu’il s’agit d’une dépense issue de la valeur créée par les entreprises. Ce sont au contraire les retraités, les chômeurs aussi bien que les fonctionnaires qui produisent la valeur de la cotisation et de l’impôt. Si cette valeur transite par les entreprises (est incluse dans le prix des marchandises), elle n’en est pas moins produite par les salariés qu’elle rémunère.

Affirmer que la valeur des cotisations et de l’impôt est pr élevée sur les profits ou les salaires de l’emploi repose sur la confusion entre le prix et la valeur des marchandises. Les salariés de la cotisation et de l’impôt ne produisant pas de marchandise, ils ne réalisent pas de chiffre d’affaires à partir duquel leur salaire puisse être versé. Le taux de cotisation et d’imposition est donc répercuté dans le prix des marchandises. Et c’est à l’occasion du versement des salaires directs du secteur marchand que le volume monétaire à disposition des cotisations est prélevé, comme est prélevé l’impôt à l’occasion du versement des revenus (donc des salaires mais aussi des revenus de la propriété).

Ainsi, le flux de monnaie qui va de la sphère marchande vers la sphère non marchande ne correspond pas à la valeur produite par les salariés du privé. Elle correspond à celle produite par les salariés des cotisations et de l’impôt à hauteur de leur qualification, c’est‑à‑dire de leur capacité à produire de la valeur économique (I.1.2.). Si aucune valeur n’était reconnue à l’activité des salariés de la cotisation et de l’impôt, autrement dit si la cotisation et l’impôt n’existaient pas, les salaires nets de la sphère marchande seraient inchangés (ils ne seraient pas augmentés de l’équivalent des cotisations et de l’impôt).

En revanche, la croissance de la part de la cotisation ou de l’impôt dans le PIB signifie la reconnaissance d’une part croissante de la production de valeur sous une forme qui se substitue à la pratique capitaliste.

[…] Ainsi, en reconnaissant de manière massive le travail de millions de salariés mobilisés hors de la pratique capitaliste de la valeur, la cotisation et l’impôt prouvent qu’une pratique de la valeur alternative à celle‑ci est déjà effective. De ce point de vue, la cotisation comme l’impôt sont émancipateurs. »

9Dont je suis… Et tout au moins pour ceux qui, comme moi, n’ont eu pour se faire un avis uniquement accès à ce qui se trouve gratuitement sur internet.

10« La valeur économique n’a aucun fondement naturel, elle résulte des rapports sociaux. Elle est donc exclusivement politique. » Entretien de B. Friot avec Bastamag Bernard Friot : « Le management capitaliste entrave notre désir de participer au bien commun » – Basta !

11« La qualification personnelle pour en finir avec la sécurisation des parcours professionnels » : http://www.reseau-salariat.info/d84e03e67a62c2529fd64ad85802168a

12Notons d’ailleurs que rien dans les institutions actuelle n’anticipe l’interdiction de louer un appartement dont on est propriétaire…

13« La qualification personnelle pour en finir avec la sécurisation des parcours professionnels » : http://www.reseau-salariat.info/d84e03e67a62c2529fd64ad85802168a

14« Revenu inconditionnel ou salaire à vie » : http://www.reseau-salariat.info/d60e8d6f2500d2a81466e1d205be9c59

15Soulignons aussi la façon dont Friot considère comme « immanents à toute société » « les conflits sur la valeur économique », dont on aurait pu naïvement croire qu’il ne se posaientt que dans le cadre de sociétés capitalistes, et en tout cas, certainement pas au sein des sociétés « primitives » et communautés où n’ont pas lieux d’échanges monétarisés…

16« On est tenus de respecter la grille des salaires, par rapport aux compétences. Il y a trois catégories : cadre, agent de maîtrise et opérateur. Chez nous, ce seront des différences de 70 euros par mois, à part le directeur, qui est à un coefficient de 1,25. La politique salariale a été débattue en assemblée. On est tous polyvalents, de toute façon. » Ex-Fralib : vers une libre fraternité ? – CQFD

18« Si, par exemple, je soutiens depuis vingt-cinq ans qu’une société autonome devrait adopter immédiatement, en matière de « rétribution », l’égalité absolue de tous les salaires, revenus, etc., ce n’est ni à partir de l’idée d’une « égalité/identité » naturelle ou quelconque des hommes, ni à partir de raisonnements « théorique ». Ce que de tels raisonnements montrent suffisamment, ce sont les incohérences, les fallaces, les mystifications contenues dans toutes les prétendus « justifications » théoriques (« économique » ou autres) de l’inégalité des salaires et des revenus. », Castoriadis, Valeur, égalité, justice, politique… in CL1, p. 412

19Castoriadis, Valeur, égalité, justice, politique… in CL1, pp. 412-413

20C’est l’un des point que soulève Castoriadis dans Le contenu du Socialisme, en affirmant et développant l’idée qu’une véritable auto-gestion implique l’égalité des revenus

22 Voir brochure : Autogestion et hiérarchie, p. 14 (extrait du Contenu du Socialisme). Cela ne signifie pas que l’on puisse s’exonérer de tout traitement politiquement de la question, notamment sur certains types de production qui de fait ont des implications sociales globales (on peut penser au nucléaire, aux pesticides, etc.).

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