Castoriadis – la Démocratie comme régime tragique : indétermination et instabilité…

La position castoriadienne concernant la démocratie (le projet d’autonomie) ne se réduit pas au champ stricte de la philosophie politique, et au contraire tisse ensemble différentes perpectives sur l’Homme, le social-historique, et sur l’Etre en général. Cependant, la singularité de cette analyse n’est pas tant dans le croisement de ces objets de réflexions que dans la manière dont ils sont pensés ensembles tout en préservant leur hétérogénéité, ou plus précisément sans être confondus, homogénéisés en un Tout unique, qui aboutirait ou prétendrait pouvoir aboutir à la révélation de la cohérence globale du monde, et in fine à une organisation fiable et définitive du social-historique… Tout au contraire, Castoriadis recours aux conceptions et représentations de l’antiquité grecque sur le monde en général (comme Cosmos s’originant dans le Chaos) et sur le monde social en particulier (comme monde du nomos, produit de l’activité créatrice, instituante des collectivités humaines) de manière à ce que ni la philosophie, ni la politique, ne puissent être comprises dans une perspective d’aboutissement – espoirs de résolution des problèmes constitués par la nécessaire mise en sens du monde, de la société ou de l’existence – mais qu’à l’inverse, philosophie comme politique sont reconnues au titre d’activités créatrices singularisées par leur radicalité réflexive, c’est à dire par le caractère illimité des questionnements qu’elles mettent en œuvre, et donc par la diversité des représentations et des opinions qu’elles peuvent générer… La démocratie apparaît alors certes comme un régime du conflit, mais celui-ci consiste en l’effectuation des possibilités pour chacun d’exprimer son opinion et de la faire valoir sur la scène où sont prises les décisions concernant la collectivité. Par là même, la démocratie n’est pas séparable de l’idée d’un « processus de création historique »1, ce qui veut dire qu’au lieu de renvoyer à l’espoir d’un « état achevé » elle consiste à l’inverse en un mouvement permanent d’auto-institution – cela signifiant aussi qu’en tant que « régime de la réflexivité collective »2 qui construit «  sa vérité […] par le dialogue des doxai »3, le projet de société démocratique que vise Castoriadis ne saurait être confondu avec celui d’une société garantissant à tous ou au plus grand nombre la réalisation de leur bonheur4 ou encore la pérénité d’une société pacifiée. Ce n’est pas en s’affrontant à l’antique critique de l’instabilité des démocraties que Castoriadis forge son argumentation… Loin de considérer celle-ci comme un signe d’imperfection, l’instabilité institutionnelle d’une démocratie est plutôt ici la marque de sa créativité : ce que nous donne à voir l’expérience athènienne, dans l’activité d’auto-institution « lucide et délibéré » et les multiples « changements de régime »5 qu’elle engendra, c’est aussi, selon Castoriadis, une « vraie histoire et une histoire créatrice »6… L’alteration est impliqué par l’idée même de démocratie comme processus, de même qu’inversement l’inertie accompagne l’hétéronomie  : « l’auto-institution explicite et continuée » renvoie directement à « la création […] d’une historicité forte »7, et est ici valorisé comme telle. Or, Castoriadis l’affirme sans équivoque, il est évident que la démocratie ainsi comprise ne peut prétendre fournir aucune garantie quant au devenir de la société. Non seulement, elle ne peut pas prétendre garantir la pérennité du caractère démocratique des institutions, puisque l’autonomie collective dépend de l’activité d’individus autonomes8 (dont la liberté ne peut être acquise ou établie une fois pour toute en tant qu’elle est définie comme un mouvement, et non un état), mais plus encore, « la démocratie ne comporte pas d’assurance absolue contre sa propre démesure »9 : à la liberté s’attache la possibilité du choix regrettable, le risque du dénouement tragique. La formule décrivant la société autonome tel le « régime de la liberté individuelle et collective » s’associe donc à celle du « régime tragique », et cette dimension qu’incarne le risque « d’une hubris collective » apparaît comme induite par la liberté lorsqu’elle même est associée à « l’absence de normes fixes [et à] l’imprécision fondamentale des repères ultimes de nos actions »10. L’objectif de la liberté qui est explicité ici contredit donc une quelconque visée de l’abolition du risque : « personne, affirme Castoriadis, ne peut protéger l’humanité contre la folie ou le suicide »11… La rupture de la clôture qu’opère ensemble la philosophie, la politique et la démocratie, en tant que dévoilement et prise en compte du « Chaos/Sans-Fond/Abîme » sous-jacent aux êtres en général et à l’humain en particulier (du point de vue de la psyché et du social-historique), consiste justement en la rupture d’un imaginaire clos, qui au nom de la stabilité, faisait obstacle à la réflexion et au questionnement quant à son ordre et ses représentations hérités. Cependant, il ne s’agit pas pour Castoriadis de valoriser l’instabilité pour elle-même, mais simplement de la reconnaître comme synonyme du processus démocratique, et de voir qu’à l’inverse, son refus et donc l’aspiration à l’établissement d’une organisation sociale orientée en vue de la stabilité, s’associe au refus de ce processus d’auto-institution délibéré et de ce sur quoi il s’appui : la reconnaissance de l’absence d’épistémè concernant les affaires politiques, soit leur appartenances aux domaines des doxaï, et finalement, l’incertitude irréductible sur laquelle repose non pas seulement le devenir d’une société, mais aussi et surtout les visées, les institutions et les lois de toute société. Notons par ailleurs que la démocratie reconnaît comme inéliminables le risque de la démesure collective en tant qu’elle considère en outre le fantasme de la maitrise intégrale des individus et du social historique pour ce qu’il est – un fantasme ignorant/occultant les dimensions chaotique et créatrice de la psyché et du social-historique… Autrement dit, l’impossibilité de protéger l’humanité contre elle-même n’est pas une impossibilité véritablement propre à la démocratie, et ce serait plutôt la prise en compte de celle-ci, son renoncement à l’utopie12, qui en revanche la distinguerait. Car en effet, si la dimension collective de l’hubris est un risque généré par la dimension elle aussi collective du pouvoir qui définie une démocratie, cela ne signifie pas que les autres formes de sociétés soient à même de réguler autre chose que l’aspect collectif de cette possible démesure, et qu’en revanche, concernant les sphères plus privatives où l’élite proclamé s’occupe à gouverner, légiférer, investir, etc., elles ne soient pas tout autant face à l’impossibilité de se prévenir absolument d’une dérive catastrophique ou macabre. Qu’une société qui ait posé comme garant de son institution une origine unique, univoque et extra-sociale de ses lois, normes et représentations (qui sont alors elles-même liées ensembles en un Tout cohérent qui confère un sens au monde, à la société, à la place que celle-ci tient et/ou doit tenir dans le monde, etc.), puisse effectivement s’exonérer d’un véritable sentiment de responsabilité vis-à-vis d’elle-même, et qu’ainsi, ayant délégué la question de la définition du bien, de la justice, etc., à un Autre qui indubitablement sait, pareille société hétéronome soit à même de se conforter dans un imaginaire où l’incertitude quant au sens étant éliminé, l’est aussi celle qui concerne l’avenir (de l’individu : mise en sens de la vie et de la mort ; du social-historique : par l’institution d’un temps social13), n’implique en rien autre chose qu’une résolution imaginaire de ce problème de l’incertitude (quant au sens) et de l’imprévisibilité de ce qui est à venir, « à-être ». La démocratie est un régime tragique car elle implique un faire face au Chaos. Elle est la société d’un « peuple d’égaux quant au pouvoir et à la loi, [qui] pose et dit le droit à partir de rien » 14, d’un peuple qui sait que la loi ne saurait être déduite de quoique ce soit, et qui se sachant ainsi comme seul créateur de celle-ci, reconnaît par là même « ce fait essentiel qu’être libre, c’est comprendre qu’on a aucun recours contre soi même »15. En effet, une société n’est démocratique, selon Castoriadis, pour autant qu’elle se sait – que ses membres se savent – seule responsable des institutions et des lois, qu’elle se les représente comme ses œuvres, résultantes de choix qui eurent la raison (le logon didonai) pour seul moyen de se défendre, tout en acceptant d’une part qu’il n’y a pas de « critère intrinsèque de la loi et pour la loi »16, d’autre part qu’il n’est pas possible d’éliminer le risque de la transgression des critères qui auront été posé… Finalement, le pouvoir d’une démocratie ne faisant face qu’à lui-même, n’a pour limites que celles qu’il s’est fixées, et rien ne permet de s’assurer définitivement qu’il les respectera. La liberté, de même qu’elle implique le risque du tragique, implique donc aussi « l’auto-limitation » – le tout de la démocratie ne se résumant pas au dévoilement de l’abîme et à la considération subséquente de l’absence de limite imposée a priori à l’activité auto-instituante, puisqu’il s’agit à l’inverse d’en déduire la nécessité de poser des lois et de mettre en place des institutions dont l’objectif concerne particulièrement l’auto-limitation, la prévention contre l’hubris17

Notes et références

1 CQFG, p. 91

2 CL3, p. 181

3 CQFG, p. 211

4 CL4, p. 274 : « L’objectif de la politique n’est pas le bonheur, c’est la liberté »

5 CL4, p. 224

6 Ibid ; souligné par Castoriadis.

7 Ibib ; souligné par Castoriadis.

8 La démocratie est chez Castoriadis indissociable de l’individu démocratique, qui notamment se « passionne » pour la politique, pour les affaires communes… Nous aborderons ce sujet dans la troisième partie

9 CQFG, p. 204

10 CL2, p. 371

11 CL2, p. 371 ;

12 Utopie ici entendu comme modèle de société idéal.

13 A propos de l’institution du temps, voir notamment IIS … ??

14 CQFG, p. 202 ; souligné dans le texte.

15 CQFG, p. 203

16 CL 2 p. 371 ; voir aussi CL6, p. 181 : « Il est clair que ce pouvoir [du démos, de la collectivité] doit s’arrêter quelque part, qu’il doit comporter des limites. Mais il est tout aussi clair qu’à partir du moment où la société n’accepte plus aucune norme transcendante ou simplement héritée, il n’y a rien qui puisse, intrinsèquement, fixer les limites où ce pouvoir doit s’arrêter. Il en résulte que la démocratie est, essentiellement, le régime de l’autolimitation » (souligné par l’auteur)

17 La tragedie athènienne représente pour Castoriadis une telle institution…

 

Cet article appartient à la quatrième partie de la série « Introduction à la pensée de C. Castoriadis ». Cette partie, « Le projet d’autonomie, vers une démocratie radicale », comporte les articles :

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